Trouble du comportement alimentaire

6 productions culturelles autour des troubles du comportement alimentaire

[Avertissement de contenu général : discours autour de la maigreur, la prise/perte de poids,  la restriction ou les compulsions alimentaires ; grossophobie ; mention de violences sexuelles]

En tant que personne concernée par les troubles du comportement alimentaire et autiste qui a pour intérêt spécifique périodique les discours autour des TCA… j’ai envie aujourd’hui de partager quelques œuvres qui, parmi toutes celles que j’ai lues ou visionné, m’ont frappée par leur justesse. Pour celleux qui ont besoin de trouver les mots pour parler de leur histoire, ou celleux qui veulent comprendre comment on vit avec un rapport au corps et à l’alimentation troublé.

Mémoire-Essai : Hunger, Roxane Gay (2017)

Roxane Gay est une écrivaine, essayiste, chroniqueuse, prof de littérature américaine, qui aime particulièrement dénoncer sexisme et racisme dans la pop-culture mais aussi réfléchir avec humour et honnêteté sur ses propres contradictions. Elle est connue en France pour ses articles regroupés dans un ouvrage intitulé Bad Feminist. Dans Hunger, elle nous livre un mémoire corporel, l’histoire de son corps. Parce que Roxane Gay est grosse. Très grosse. Et le temps d’un livre, elle veut partager toutes les pensées, vécus, ressentis autour de ce corps qu’elle s’est construit, et de la vie quotidienne avec un corps gros dans un monde grossophobe.

À 12 ans, elle est victime d’un viol collectif commis par un garçon dont elle était amoureuse et sa bande de copains. À partir de là, c’est le silence, et sa seule manière de se sentir en sécurité sera de manger, manger pour se rassurer, et manger pour grossir et changer ce corps, le rendre forteresse, inatteignable. 

Si le livre tourne autour de son poids, du regard des autres, de la grossophobie, et de la relation à la nourriture en général, la thématique des troubles alimentaires (boulimie et hyperphagie) et de la prise de poids comme stratégie de survie face à la mémoire traumatique est omniprésente, et illustre bien une réalité courante pour les survivant·es de violences sexuelles. Roxane Gay relate aussi l’incompréhension médicale à laquelle elle doit faire face, les préjugés des médecins amenant à mépriser les gros·ses et à ne s’intéresser, en termes de TCA, qu’à l’anorexie mentale typique. Elle parle des ressentis ambivalents à l’encontre de son corps, armure protectrice qui lui manque quand elle perd du poids mais objet encombrant haï du monde, elle parle de ses questionnements féministes, est-elle obligée de se trouver belle, ou obligée de faire comme si l’apparence n’avait pas d’importance. Elle explore aussi les influences de son milieu familial d’origine, haïtien et chrétien, son éducation de « fille sage », mais aussi ce que sa couleur de peau signifie dans la société américaine. Elle parle de relations amoureuses déséquilibrées, de recherche d’amour et de sexualité épanouie, de bisexualité. Un livre riche, à multiple facettes, très fluide à la lecture. 

Pour celleux qui maîtrisent l’anglais, je conseille la version originale : le style de Roxane Gay est accessible, clair et percutant.

Littérature : Petite, de Geneviève Brisac (2005) et Jours sans Faim, de Delphine de Vigan (initialement publié sous le pseudo de Lou Delvig, 2001)

La littérature autour de l’anorexie parle toujours un peu de la même chose : de jeunes filles blanches perfectionnistes, souvent issues de milieux aisés, ayant des problèmes avec leur mère, mère absente ou mère contrôlante, s’affamant jusqu’à un point critique de maigreur qui les amène à l’hospitalisation forcée. Oui, parfois j’aimerais lire d’autres histoires, d’autres troubles alimentaires, d’autres descriptions de corps, d’autres relations familiales. Mais ces livres-ci restent dans mes préférés parce qu’ils en parlent bien. Les autrices sont douées d’un talent littéraire indéniable. Les mots sont justes et font mouche, le langage entre sous la peau et marque pour longtemps.

Et, malgré tout, ces histoires d’anorexie vont au-delà des clichés, parce que ce sont des récits personnels, uniques. Ils parlent, surtout, du rapport au corps qui n’a rien à voir avec des idéaux de beauté et les couvertures des magazines, du rapport à l’alimentation qui ne se résume pas à un régime. 

Deux courts récits autobiographiques à lire pour comprendre certains ressentis anorexiques, au-delà du calcul des calories et des portions – ce à quoi se résument beaucoup de témoignages publiés d’ex-anorexiques. 

Film : My skinny sister, film suédois de Sanna Lenken (2015)

Si ma liste ne contient qu’un film, ce n’est pas que je n’en ai pas vus d’autres, c’est que la plupart du temps les représentations filmiques me mettent en colère, par trop de poncifs récurrents et simplistes. Ce film suédois, à première vue, présente aussi une trame classique : une adolescente (Katya) qui s’entraîne à haut niveau en patinage artistique tombe dans l’obsession de la restriction et du sport à outrance, jusqu’à en être réellement malade et se mettre en danger. 

L’originalité du film, c’est que la trajectoire de Katya est appréhendée au travers des yeux de sa petite sœur, Stella, pré-adolescente boulotte, joyeuse, bonne vivante. Stella admire sa sœur et rêve de lui ressembler et d’atteindre son niveau en patinage artistique, mais n’en perd pas pour autant de vue ses plaisirs quotidiens et ses préoccupations personnelles : la gourmandise, l’amour des parents, les fous rires avec les copines, et surtout son crush sur le prof de patinage artistique. 

Stella a un caractère bien trempé et une maturité étonnante pour son âge ; elle fera son propre cheminement au cours du film, tiraillée entre loyauté envers sa sœur ; agacement face à son comportement tyrannique ; franche inquiétude et tentatives de protection. Jusqu’à être obligée de « trahir » Katya et d’assister, impuissante, au combat familial autour de l’assiette. La modification progressive du comportement de la grande sœur, pas juste par rapport à la nourriture et son corps mais dans son rapport à sa famille, dans sa manière de communiquer et réagir, est extrêmement réaliste. Paraît que la réalisatrice a puisé dans ses propres souvenirs pour créer les personnages… Un beau film pour celleux qui aiment pleurer devant l’écran (mais ni happy end facile ni fin tragique, rassurez-vous).

Roman graphique : Lighter than my shadow (pas traduit), « Plus légère que mon ombre », de Katie Green (2013)

Ce roman graphique est tout sauf léger, au sens propre (500 pages !) comme figuré. Personnellement, je l’ai tout de même lu déjà une dizaine de fois et il me fait du bien, même s’il serre bien le cœur… Et en effet : Katie Green dit avoir réalisé, à l’âge adulte, le livre qu’elle aurait voulu tenir entre ses mains autrefois. Elle nous livre l’histoire de son rapport compliqué à l’alimentation dès l’enfance et de la tension vers la perfection, qui la mènent à l’adolescence sur les chemins de l’anorexie. La guérison se fait par étapes, détours, rechutes. Et lors de ses premières années d’étude, en rupture avec sa famille, sous l’emprise d’un « guérisseur énergétique », elle fera face à un autre versant de la maladie : des crises de boulimie dont elle aura besoin de comprendre la raison d’être. 

C’est une histoire d’anorexie comme il en existe des milliers, mais bien racontée dans la multi-dimensionnalité de ses causes, ressentis et expressions. Et surtout, c’est une histoire qui parle de crises de boulimie et qui les explique et représente avec une justesse qui n’est jamais donnée à voir.

Le ressenti face à la nourriture, que ce soit en phase de restriction ou lors des crises de boulimie, est si bien représenté que cela peut être difficile à supporter pour qui l’a déjà vécu. On voit Katie évoluer sur plusieurs années, et avancer au contact de thérapeutes, ami·es, proches, qui ont tout·es des réactions différentes et intéressantes vis-à-vis de ses troubles. J’ai apprécié que le récit montre, sans lourdeur pédagogique, comme la nourriture peut servir de remède aux difficultés de diverses manières ; comme les TCA sont toujours multicausaux ; et comme fonctionne la mémoire traumatique d’abus sexuels. 

C’est une histoire qui termine bien. Qui ne tait pas les obstacles que l’on peut rencontrer, l’incompréhension des proches, la légèreté de certains médecins ; mais qui met aussi en avant le soutien qui peut être apporté par les ami·es et la famille, les justes paroles que des thérapeutes peuvent dire face à des troubles alimentaires et face à une victime de viol, et l’importance de remettre ses passions au centre de sa vie (en l’occurrence, pour elle, le dessin).

BD : Moi en double , Navie (au scénario, autobiographique) et Audrey Lainé (à l’illustration, bluffante) (2018)

Ce livre parle d’obésité, de réconciliation avec toi, de perte de poids, de relations amicales, amoureuses, familiales. Mais ce livre parle aussi d’hyperphagie et de boulimie nocturne, TCA dont on ne parle pas assez alors que beaucoup de personnes touchées par l’obésité en souffrent, et se retrouvent doublement stigmatisées : pour leur poids (société grossophobe coucou) et pour leur trouble alimentaire pas diagnostiqué comme tel. Ce qui est intéressant, c’est que Navie questionne le bénéfice apporté par la perte de poids, mettant à jour les réalités psychologiques et identitaires liées au corps, pas assez prises en compte par les médecins accompagnant les personnes obèses. Pour chaque (rapport au) corps, pour chaque comportement alimentaire, il y a une histoire, et c’est sur cette histoire plutôt que le nombre de kilos à perdre ou de calories ingérées qu’il faut se pencher. Encore une fois, c’est un témoignage personnel qui ne se veut pas représentatif de tous les cas d’hyperphagie ni de surpoids, mais qui évite toute simplification et donne un aperçu de la complexité des vécus des personnes grosses, trop souvent réduites dans le regard d’autrui à leur poids. 

+ 1 pour la représentation graphique, les images parlantes et percutantes, et la conclusion positive et apaisée, sans être miraculeuse.

Je voulais donner un panel plutôt varié de formes et de témoignages, pour ne pas toujours réduire la représentation des TCA à l’anorexie, souvent racontée selon une trame similaire dans la plupart des livres trouvables en librairie. Mais le sujet reste encore peu abordé… je suis encore à la recherche d’œuvres littéraires, graphiques ou filmiques qui représentent la boulimie et l’hyperphagie, qui mettent en scène des personnages non-blancs, masculins ou queer, confrontés à d’autres problématiques… Ces histoires qui ne correspondent pas à la représentation qu’on se fait couramment des TCA sont déjà timidement lisibles sur des blogs, mais n’existent encore que peu en images et en librairies. N’hésitez pas aussi à partager vos suggestions avec nous ! 



Drôle d’animal curieux et enthousiaste passant cependant le plus clair de son temps dans sa tanière autistique, le eva s’exprime le plus volontiers à l’écrit, même si iel se demande encore comment se genrer. Elle lit en vrac des essais féministes, des études de linguistique, et des BD pour la 50e fois. S’intéresse au croisement des discriminations, aux systèmes de domination, à la manipulation des discours, et à la parole des concerné·es. Parlera d’autisme, de langage, de rapport au corps, de genre, de troubles du comportement alimentaire, de handicap, de colère, de fatigue, et des moments de joie et de consolation dans tout ça !

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