Psychophobie,  Schizophrénie,  Validisme

Ce qu’on ne veut plus entendre au sujet des hallucinations

Je viens encore vous parler d’hallucinations ! En même temps, il y a tant de choses à dire. C’est un sujet que tout le monde pense maîtriser… “une hallucination est une perception sensorielle qui n’appartient pas à la réalité partagée et mesurable.” Si la définition est simple, les discours que l’on en fait sont très souvent faussés. 

Voici donc quelques réactions que j’en ai marre de voir en tant que personne ayant des hallucinations de manière régulière :

“Tu vois des éléphants roses ?”

J’ai entendu cette phrase beaucoup plus souvent que vous ne le pensez. On est quelque part entre la blague à deux balles et la curiosité mal placée. 

Au risque de me répéter, avoir des hallucinations n’est pas l’exclusivité d’une maladie mentale ou d’une autre. Une poussée de fièvre ou un produit psychotrope pourra tout à fait vous en procurer. Si bien que dans la tête de beaucoup, l’hallucination est associée à un moment marrant : une soirée entre potes où Dédé, ayant un peu trop bu, s’est retrouvé à courir après les rhinocéros qu’il a vu passer au coin de la rue. Les hallucinations seraient donc sans conséquences et des choses dont on peut aisément rire. 

Cette petite question donc, elle m’agace. Elle euphémise ce que l’on peut vivre, en fait directement un sujet de blague. Si je suis le premier à vous dire qu’on peut avoir des hallucinations non néfastes et/ou qu’on peut très bien vivre avec, cette façon d’automatiquement les tourner en ridicule est une micro violence dont peu se rende compte. Parce que finalement, ce n’est pas vraiment un problème, c’est une blague, on peut en rire. Le souci, c’est que ça ferme la porte à celleux qui en souffrent. Ça les empêche de pouvoir s’exprimer, voire parfois, à se dire que peut-être, effectivement, leurs hallucinations leur posent problème. Si bien qu’à part vous-mêmes, vous n’avez fait rire personne.

Vous n’avez pas à demander ce que nous voyons.

Ou entendons ou sentons. C’est une question extrêmement indiscrète en vrai. Pour rappel, les hallucinations n’arrivent pas complètement au hasard, particulièrement pour les personnes qui en ont de façon récurrente. S’il n’est pas toujours possible de comprendre le pourquoi du comment, il ne faut toutefois pas oublier qu’elles sont la plupart du temps la manifestation de sentiments compliqués à gérer, au point que la personne passe par cet espèce de chemin détourné (sans en avoir le moindre contrôle dessus). 

Si bien que demander “mais tu vois quoi ?”, c’est un peu comme demander “tu veux bien vider ton coeur sur la table pour que je regarde ?”. Ça peut être une chose très intime. Pour vous donner un ordre d’idée, étant assez ouvert là-dessus, il n’est pas rare que des gens viennent me parler de leur propre expérience. Or, leurs descriptions sont plus que limitées. “Mes hallus à moi.” “Chez moi ça se manifeste à tel moment.” “Elle se mettent toujours là.” Les descriptions précises et concrètes sont finalement assez rares, ce qui est logique puisque la plupart ne me connaît pas. 

Et au final, ce n’est pas bien grave puisque la plupart du temps vous n’avez pas besoin d’avoir le détail pour soutenir quelqu’un ou comprendre ce qu’iel vit. Soyez attentifve, si on ne vous donne pas le détail, on vous donne souvent : des informations sur la perception (taille, place, etc), le caractère envahissant (fréquence, possibilité de l’ignorer ou pas, etc), le sentiment général (inquiétude, peur, incompréhension, fatigue, colère, etc). Ces informations sont déjà une mise d’or pour comprendre l’expérience de la personne. 

Connaître le détail, c’est une preuve de confiance, et c’est une confiance qui se gagne. Car rappelez-vous, souvent, quand on dit qu’on a des hallus, on nous parle d’éléphants roses…

“C’est dans ta tête.”

Alors oui… mais non. 

Parfois prononcée en voulant aider, parfois par ras le bol, comme une tentative pour “calmer” la personne en la faisant relativiser, c’est en fait une phrase d’une extrême violence. Elle minimise ce que l’autre vit, le nie. C’est basé sur une fausse idée : celle qui dit que parce qu’une chose “n’existe pas”, elle ne peut pas faire de mal. Donc à partir du moment où vous auriez prouvé que quelque chose n’existe pas, la personne irait forcément mieux.

Sauf que c’est malheureusement faux. Ce serait merveilleux si c’était aussi simple que ça, mais ce n’est pas le cas. La science a par exemple prouvé que le cerveau réagissait exactement pareil à un son halluciné qu’à un son réel. D’un point de vue neurologique, il n’y a absolument aucune différence, le cerveau envoie le même type de signaux. Dire à quelqu’un “c’est dans ta tête” en espérant que ça va faire cesser l’hallucination, c’est comme de dire “je te jure qu’il y a pas tant de lumière que ça” à quelqu’un avec une migraine : c’est inutile et nie la souffrance ressentie. 

Qui plus est, savoir qu’une chose est une hallucination n’est pas suffisant pour la faire disparaître. C’est tenace ces bêtes-là… Savoir qu’une chose est hallucination ne diminue pas la force de l’hallu, mais augmente celle que l’on a pour lui résister : si on sait à quel plan de réalité une chose appartient, alors on peut plus facilement la gérer. Mais pour cela, il faut lui faire face. La balayer d’un revers de main comme on planque le tas de poussières sous le tapis, c’est le meilleur moyen de lui donner l’opportunité de grossir. 

Enfin, c’est un abus de langage. Si les hallucinations sont bien produites par l’esprit d’une personne, il est assez peu fréquent que la chose hallucinée soit dans la tête de la personne. Elle est beaucoup plus souvent à l’extérieur, sur les murs, dans la pièce, dans celle d’à côté, etc. Du coup, il y a de fortes chance pour que la personne ne comprenne même pas votre intervention.

“Avoir des hallucinations c’est souffrir.”

Certaines personnes peuvent effectivement souffrir de leurs hallucinations au point qu’il soit essentiel de les faire diminuer, voire disparaître, sinon elles ne sont plus capables de mener leur vie comme elles le souhaitent. Il convient alors de respecter leur décision. 

Maintenant, ce n’est pas le cas de tout le monde. Certes, les hallucinations peuvent être une souffrance. Notamment lorsqu’elles débutent, qu’on ne comprend pas ce qu’il se passe et qu’il faut apprendre à vivre. Mais elles peuvent aussi être bénignes, ou bien un excellent moyen de se comprendre soi-même, comme une porte d’accès vers des émotions complexes qu’on ne pourrait pas gérer autrement. 

L’équation à résoudre n’est donc pas : hallu = souffrance donc il faut faire disparaître l’hallu. Mais plutôt : quelles fonctions ont mes hallucinations et comment puis-je les gérer au mieux ? De cette façon, chaque personne pourra alors définir son propre parcours et ses propres besoins à ce niveau. Si la personne choisit de les faire disparaître parce qu’une vie avec est impossible, soit. Si la personne choisit de s’en accommoder car elles l’aident à fonctionner, soit. Si on appartient à la seconde catégorie de personne, il peut être plus dangereux d’être privé de ses hallucinations que de les avoir (et ce même si elles sont parfois difficiles !). 

Une vie sans difficulté aucune n’existe pas. Il revient à chacun de mesurer les difficultés surmontables, et les gains qu’on en tire. Si la norme veut qu’on n’ait pas d’hallucination, il vaudra toujours mieux quelqu’un vivant bien avec ses hallucinations, qu’une personne qu’on a zombifié pour qu’elle n’en ait plus. 

Pour conclure :

*Respectez toujours le choix de l’autre de vous raconter ou non ses hallucinations. Vous n’avez pas besoin de connaître les détails pour avoir de l’empathie ou soutenir vos proches.
*Les hallucinations peuvent être cause de souffrance et les personnes concernées sont souvent moquées. Rappelez vous que pour celles-ci, il ne s’agit pas d’une soirée alcoolisée à l’occasion.
*Elles peuvent aussi ne causer aucune souffrance particulière
*Attention à ce que vous dîtes, la réalité est bien plus complexe qu’il n’y paraît.
*Chacun·e est libre de choisir l’équilibre qui lui permet d’être heureuxse, même si ce choix peut vous sembler loin de la norme.


Auteur, traducteur, et doctorant travaillant sur le plurilinguisme au théâtre. Schizophrène, j’en ai eu marre de toutes les conneries qu’on entend tout le temps, j’ai commencé à écrire pour expliquer ce que nous vivons vraiment. J’essaie de démonter les clichés, et plus compliqué, de faire comprendre ce que c’est que de vivre avec une psychose. Je fais aussi beaucoup de recherche sur la médicamentation et son histoire, les violences psychiatriques, et les alternatives à la psychiatrie.

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