Grossophobie

Cures détox et régimes de début d’année : danger et culpabilisation au menu

Chaque début d’année après les fêtes, ça ne rate jamais : les magazines, la pub nous « encouragent » à entamer un régime. Alors que nous promet-on au juste ? En gros, de purifier et d’éliminer les toxines du corps.

Par exemple chez journaldesfemmes.fr :

“Detox : régime et cure pour purifier son corps
Notre corps subit constamment des agressions dues à notre mode de vie : alimentation, pollution, stress… La détox est une cure, un régime permettant de purifier le corps des toxines à travers une alimentation équilibrée, des soins et des exercices physiques.

ou encore, pour santemagazine.fr :

“La cure détox pour éliminer après les fêtes. Après l’enchaînement de menus festifs et caloriques, notre corps a besoin de faire une pause. Pour bien commencer cette nouvelle année, faites une cure détox d’après fêtes. Cap sur des aliments qui se digèrent facilement et donnent un coup de pouce aux organes éboueurs de l’organisme, notamment le foie.”

Ce qui revient dès les premières lignes de ces articles, c’est l’idée d’excès, d’un trop plein, du corps en lutte contre un monde agressif. La solution ? Faire une « cure », avec pour objectif d’aider le corps à se purifier et se nettoyer. Là où le bât commence déjà à blesser, c’est que « cure » vient du latin cura qui signifie « soin ». C’est un « traitement médical d’une certaine durée ; [une] méthode thérapeutique particulière ». Et « thérapeutique » signifie : « qui concerne l’ensemble des actions et pratiques destinées à guérir, à traiter les maladies », selon Le Petit Robert 2015.
On est clairement dans du vocabulaire médical. Le corps est-il en si piteux état après Noël et le jour de l’an que l’on doive en passer par une cure ? Je suis pas sûre que ma grand-mère, ma tante ou mon oncle, qui ont passé la matinée en cuisine pour que le repas de Noël soit parfait soient heureux qu’à la fin du repas, je leur annonce mon envie de faire une cure. Ça les fera rire, ils ne me prendront pas au sérieux. Puis j’aurais un peu l’impression d’insulter leur travail et toutes ces heures passées en cuisine.

Dans quel but ?

Déjà, pourquoi souhaiter un tel « redémarrage alimentaire » en début d’année ? Remettre les compteurs à zéro ? Repartir plein d’optimisme pour l’avenir ? S’affirmer et s’engager ? Pourquoi pas.
Ça peut marcher pour certain.e.s, moi je ne vois pas trop l’intérêt. Je pense que le plus sain (pour le corps et l’esprit) est de mieux s’alimenter sur le long terme et pas uniquement au mois de janvier, pour se déculpabiliser suite aux « excès » de décembre. Dans tous les cas, il y a des chances pour que la motivation pour manger plus sainement se maintienne les premières semaines, puis que les efforts se relâchent par la suite, en raison d’une frustration liée aux régimes et détox souvent bien trop restrictifs. Sans oublier que le début d’année correspond au cœur de l’hiver, c’est-à-dire au moment où notre corps dépense le plus d’énergie pour affronter le froid, ce n’est donc peut-être pas vraiment le moment de le priver.

L’intérêt c’est d’avoir une alimentation variée et équilibrée toute l’année. Mon idéal à moi, ce serait de manger le plus végétarien, local, bio possible, associée à un peu de sport.  
Sachant que faire de gros repas gras et caloriques en fin d’année reste exceptionnel. Pas besoin d’en passer par un régime drastique sous prétexte de reprendre le droit chemin. Bien souvent, après un repas à base de foie gras, saumon, papillotes, bûche, il est peu probable que notre corps (si nous prenons le temps de l’écouter) nous réclame un hamburger-frites. Il va plutôt nous orienter vers des légumes.
Il me semble que le corps humain est bien fait, à savoir qu’il peut supporter des variations d’apport alimentaire. Il sait s’adapter à des périodes de jeûnes plus ou moins longues. Cependant, la question de déterminer à quel degré l’organisme supporte mieux la carence de nourriture que l’excès demeure complexe, remarque le Dr Dimitrios Samaras dans cet article: http://www.slate.fr/story/54839/jeune-nourriture-corps-sante.

La détox vue par…

C’est sans compter certaines entreprises ou personnes qui profitent de la crédulité et des insécurités des gens pour leur vendre des produits « miracles » : des tisanes brûle-graisses, des repas tout prêt, des « supers » aliments (guarana, caféine, baies de goji, et diverses poudres à l’aspect aussi mystérieux que la composition etc). Certes, cela peut fonctionner le temps de l’utilisation, on se sent bien, on reprend confiance, puis quand on a fini et que notre gras a aussi bien fondu que notre porte-monnaie, on reprend les mauvaises habitudes, et on reprend du poids. L’effet yo-yo typique.

journaldesfemmes.fr nous dit (extrait en début d’article) que “Notre corps subit constamment des agressions dues à notre mode de vie : alimentation, pollution, stress… La détox [… permet] de purifier le corps des toxines à travers une alimentation équilibrée, des soins et des exercices physiques.” Je ne vois pas vraiment en quoi boire un jus de radis/céleri/pomme va permettre à notre corps de lutter contre la pollution et le stress.
De la même façon, les mots qu’utilise santemagazine.fr dans le corps de son article sont forts : « c’est le foie qui souffre », « on se sent épuisé, on souffre de migraines», « Ces signes nous montrent que notre corps n’en peut plus : il faut le mettre au repos et le “nettoyer”. » Tant d’alarmisme pour quatre papillotes, c’est terrible quand même ! Alors on nous explique quel nutriment a quel effet sur quel organe, on nous montre comment bien nous alimenter et on nous sort des termes scientifiques histoire de nous perdre un peu : machins « boostent les organes émonctoires », truc « accélère la diurèse ». Culpabilisant, moralisateur et infantilisant.
Désolée, je n’ai ni le temps ni l’envie de jouer au petit nutritionniste. D’autant que ce type d’argumentaire a de quoi pousser à l’orthorexie (« Trouble qui pousse une personne à s’attacher de manière obsessionnelle à la qualité des aliments qu’elle absorbe. L’orthorexie est un trouble du comportement alimentaire marqué par l’obsession de respecter des règles nutritionnelles strictes. Cette obsession permanente de « manger sain » est considérée comme pathologique quand elle envahit la vie quotidienne » source : Larousse).

D’ailleurs, Sciences et Avenir met en garde : les cures mono-diètes (manger un seul aliment du type soupe au chou, eau citronnée etc) sont particulièrement dangereuses et peuvent entraîner d’importantes carences en protéines et glucides, voire même « altérer les capacités naturelles de détoxification [du corps] ».

Flash info : le corps est une formidable machine qui se régule toute seule. Pas besoin de surcontrôler les aliments qu’on ingère, calculer le pourcentage de tel ou tel minéral ou vitamine et de penser constamment à quel aliment ingérer pour obtenir quel effet.

Quand soudain en fin d’articles, (toujours sur santemagazine.fr) je crois rêver :

Ah non, c’était juste du clickbait. Cela parle de l’effet détente et du soulagement des douleurs procuré par un bain de pieds. L’auteur de l’article, honnête, n’oublie pas de préciser que l’effet détoxifiant n’est pas scientifiquement prouvé, bien que « de nombreux établissements de spas, vidéastes Youtube, blogueurs·ses, et entreprises spécialisées dans les produits de bain de pieds affirment que c’est le cas. » J’ai eu peur, j’ai cru que des toxines pouvaient me sortir par les pieds !

L’absurdité atteint des sommets lorsque le rédacteur santé du site docteurtamalou.fr parle de « Prétox: la détox qui prépare votre corps pendant les fêtes ». Sur le même principe que la détox, allons en guerre nettoyer notre corps afin « éviter la surtoxicité après les fêtes. » LA SURTOXICITÉ.
Je ne peux m’empêcher de me demander: nous prend-il pour de joyeux pigeons prêts à gober tout ce qu’il dira car il est « rédacteur santé » ou est-il si mal dans sa peau, trouve t-il son corps si toxique qu’il ne peut s’empêcher de le partager avec ses lecteurs ? Lui-même ne fait que relayer un article de l’Observatoire des aliments intitulé « La prétox, une détox avant les fêtes » (lien en bas dans les sources) Triste… 





En fait, comme l’explique le pharmacien Olivier Bernard dans son article « 5 mensonges au sujet des toxines… et des produits pour nettoyer le système », le corps n’accumule pas les déchets comme le fait la poubelle de la cuisine. Il gère et élimine tout seul, il n’a pas besoin d’aide.

Un article à consulter absolument qui dénonce sur un ton humoristique l’énorme escroquerie autour des produits détoxifiants/purifiants (comme en atteste l’image ci-contre).


















Attention donc aux sites trompeurs qui contiennent les mots rassurants « santé », « docteur », « Observatoire des aliments » etc à qui l’on pourrait être tenté de faire confiance… L’enfer est pavé de bonnes intentions…

… Et de conseils aussi divers que variés.

L’un te dit que le radis noir est bon pour le foie, l’autre pour le cœur. Qui a raison et qui a tort ? Tout le monde y va de sa petite théorie, tout le monde se prend pour un médecin nutritionniste-diététicien diplômé. L’excès et la diversité d’informations parfois contradictoires peuvent même induire un stress. En voyant ce sommaire de topsante.com, je me demande où cliquer et par quoi commencer. Et en plus on m’encourage à le re-tweeter histoire de mettre tout le monde face à ses « excès »…

Certes les effets de tels ou tels aliments sur la santé sont positifs (fruits et légumes, eau…), mais ce n’est pas une raison pour en faire une vérité générale. Chaque corps réagit différemment à tel ou tel aliment. Le café pourra empêcher de dormir, la fraise pourra causer une réaction allergique etc. Ce qui est bon pour moi ne le sera pas forcément pour toi.

Difficile donc de s’y retrouver quand un article explique que les détox sont bénéfiques et qu’un autre met en garde contre les dangers d’une telle pratique, surtout quand on sait que le hashtag #detox sur Instagram comptabilise 13 961 228 publications dans toutes les langues. Avec l’influence que l’on connaît.
Il nous appartient de nous poser la question : a-t-on vraiment besoin de ça pour nous reconnecter avec notre corps et lui prouver qu’on l’aime ? N’est-ce pas au contraire lui faire du mal, être en lutte contre lui ?

Alors quelles conséquences ?

Il semblerait que toutes ces cures, sans exception, sous-entendent que le corps est impur et rempli de toxines. D’après pourquoidocteur.fr, « la “filière de la détoxification” vend l’idée qu’il est possible d’éliminer de son organisme toutes les impuretés (pesticides, métaux lourds et matières grasses) et de récupérer des organes quasi-neufs. Mais les preuves scientifiques sont légères voire manquent souvent. »
Avec en filigrane, ce que l’on remarque, c’est encore et toujours cette injonction à la minceur avec en prime un sous-texte grossophobe ! Prendre quelques kilos pendant les fêtes, c’est le lot de tous, mais ne pas arriver à s’en débarrasser, c’est être négligent, c’est du laisser-aller ! Reste mince (ou devient le) et surtout garde le contrôle. Chez les plus sensibles et les plus faibles, ce discours peut encourager les comportements extrêmes et dangereux : contrôle de soi permanent, obsession du manger sain etc.

Les premières personnes visées par ce marketing des produits “détox” sont les femmes, mais tout le monde est bel et bien visé, consciemment ou pas, et ce tout genre confondu. Les conséquences sont graves : dévalorisation, perte de confiance en soi et culpabilité quand on arrive pas à perdre ses quelques kilos en trop, haine de son corps, sans oublier que certains régimes vraiment trop restrictifs ouvrent la porte à la mal-nutrition et aux carences.

Au départ, le but était quand même de passer un bon moment en famille ou entre amis et de se faire plaisir, sans culpabiliser si on reprenait deux fois de la bûche fait maison par mamie ou de la galette des rois du boulanger… C’est affreux de considérer son propre corps comme un ennemi, alors que c’est un partenaire, un allié, un organisme vivant coordonné pour que l’ensemble du système fonctionne bien. Je dois cependant mettre un peu d’eau dans mon vin (restons dans le vocabulaire de la nourriture) et admettre que je suis la première à préférer me soigner par les plantes que par les médicaments, avec un bon jus de miel/gingembre/citron.

Au lendemain de Noël et du 31 décembre, je pense qu’il vaut mieux privilégier une alimentation équilibrée et variée, à une cure détox à base de tisanes pas bonnes, de jus de légumes vert fluo et de bouillons triste à pleurer.

Retour en force de l’appel à la cure détoxication à prévoir à l’approche de l’été…

Faire une détox

Les plus :

– manger plus sain
– bénéfique si c’est fait avec modération et en pleine conscience des limites de son corps

Les moins :

– risque de tomber dans l’orthorexie
– effet yo-yo
– bénéfices non prouvés scientifiquement
– risques non négligeables pour certains régimes qui vont très loin (carences, isolement social…)
– produits parfois très coûteux (stages de jeûne, infusions, compléments alimentaires)

Je précise que je ne suis absolument pas médecin, nutritionniste ou anthropologue spécialiste des comportements alimentaires, je partage juste mon ressenti.


Pour aller plus loin

https://www.sciencesetavenir.fr/sante/les-regimes-detox-sont-ils-nocifs_28400
https://www.sciencesetavenir.fr/sante/gare-aux-regimes-detox-du-debut-d-annee_109448


Fille curieuse, émotive, qui a constamment envie de découvrir et d’apprendre. Mes favoris internet ne forment qu’une liste interminable, sans rapport les uns avec les autres (si un peu quand même). Traductrice de l’anglais au français qui vit et respire littérature, en quête d’un contrat de traduction avec une maison d’édition. Je m’intéresse (liste non exhaustive) à l’écologie (végétarisme, relation des humains à la nature, consommation raisonnable, malbouffe, « zéro déchet »), au féminisme, aux injonctions sociales pesant sur tous et toutes, à l’affirmation de l’identité (égalité, respect et acceptation du corps, droits des LGBT, rejet du racisme, du sexisme et des phobies : LGBTphobie, grossophobie, glottophobie etc). Grande amatrice d’ironie et d’absurde (Monty Mython, Les Aventures d’Alice au pays des merveilles etc), passionnée par la diversité des accents anglophones et, de façon générale, par la manière dont les gens parlent.

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