Grossophobie

« Fat admirers » : quand fétichisme et grossophobie s’allient

Le fétichisme selon la définition du dictionnaire Larousse est une ” déviation des pulsions sexuelles d’un sujet sur un objet érotique de substitution qui peut être aussi bien une partie déterminée du corps (cheveux, seins, fesses) qu’un objet (vêtement, chaussure)” . Bien entendu entre adultes consentants il n’y pas de problème en soit, seulement c’est oublier que le fétichisme ne se limite pas à une érotisation d’une pratique, d’une matière comme le cuir ou d’objet mais aussi de corps bien spécifiques comme pourraient nous le suggérer certaines catégories pornos comme BBW (pour Big Belly Woman ou Big Beautiful Woman à vous de choisir). Bien que le sujet du rapport personnes grosses / grossophobie / porno mérite un article/une étude à lui seul il révèle de façon assez clair que le fétichisme s’attarde sur des corps que les institutions malmènent et discriminent de façon systémique. On pourrait donc voir le fétichisme pour les corps gros comme le revers de médaille sous couvert de bienveillance d’une discrimination institutionnalisée : évidemment la grossophobie n’échappe pas à la règle. Les personnes fétichistes des personnes grosses sont appelées par nos camarades anglophones les « fat admirers » et leur fétichisme consiste à avoir de l’attraction le plus souvent érotique/sexuelle exclusivement ou en majorité pour les personnes grosses.


Durant les recherches amenant à cet article il a été très surprenant d’apprendre que le fétichisme pour les personnes grosses avait son propre « pride flag » au même titre que les fétichismes Leather, Puppy etc. ou les drapeaux pride LGBTI.

Ce drapeau a été créé par Kevin Seguin en 2014 . Comme pour tout drapeaux, les couleurs ont un sens et ce drapeau respecte la vexillologie de drapeau de pride et fetish avec des bandes horizontales successives et les codes fetish avec un symbole par-dessus. Ici le cœur est assez conventionnel puisqu’utilisé également sur d’autres drapeau fetish comme le drapeau leather. Les bandes noires externes sont assez conventionnelles aussi et représentent ici le milieu BDSM en général. En revanche les trois bandes du milieu sont assez singulières puisqu’elles représentent toutes trois une glace dite napolitaine.



La bande rose, pour la glace à la fraise, représente « the flavor of growth role-play (GRP) » (trad: la saveur de l’augmentation des jeux de rôles). La bande jaune pastel, pour la glace à la vanille, représente « the flavor of fat body worship (FBW) » (trad:la saveur du culte des corps gros). La bande marron, pour la glace au chocolat, représente « the flavor of erotic weight gain (EWG) » (trad:la saveur de la prise de poids érotique). Ce qui n’est pas singulier en revanche c’est d’associer une denrée alimentaire très sucrée et/ou grasse aux corps gros, c’est exprimer en sous-texte la cause de la grosseur des corps. Associer la sexualisation des corps gros à la gourmandise (voire gloutonnerie) c’est du fétichisme assumé, ça a le mérite d’être clair mais rejette de ce fait les corps gros dans le paradigme objet consommable, comme on pourrait consommer une glace napolitaine, et donc a fortiori déshumanisés car objectifiés.


Ce phénomène de pride concernant le faite d’être « fat admirers » n’est pas si nouveau qu’il y parait, même en France, puisque dans l’émission C’est mon choix dans un épisode intitulé « Je suis grosse et je veux le rester » , diffusé sur France 3 entre 1999 et 2000, Dean’s, 24 ans, mince, en couple avec Nathalie, 23 ans, grosse a cette échange avec Evelyne Thomas assez lumineux sur la question (26’43’’ – 28’30’’) :

« – Et vous osiez en parler quand vous étiez tout petit ?
– Non j’avais hyper honte quoi en fait, je le cachais quoi…
– Pourquoi ?
– Bah pour la même raison qu’il y a des filles qui ont du mal à accepter leur corps quoi, j’veux dire quand y’a des copains qui se moquent des grosses que ce soit à la piscine ou tout ça ‘’ouais t’as vu c’monstre ?’’ et tout, bah moi dans un tel milieu c’était pas évident d’dire : ‘’bah nan moi c‘te fille elle m’attire’’ c’était pas évident quoi […] c’était pas évident jusqu’au jour où j’ai décidé d’arrêter de me cacher quoi parce que bon c’est vrai que j’voulais que cette attirance disparaisse, fin je l’acceptais pas du tout, moi j’voulais être attiré comme tout le monde par les minces quoi, et puis ouais un jour, bon y’a eu internet, pas mal de choses qui ont fait que j’me suis senti…
– C’est-à-dire ?
– Bah déjà rien que le fait de savoir que j’étais pas seul qui avait des autres personnes…
– Vous avez surfé sur le web et vous vous êtes aperçue que…
– … ouais y’avait plein de mecs qui étaient attirés par les grosses et euh déjà j’me sentais déjà moins seul quoi, c‘était déjà un premier pas quoi et puis ouais c‘est vrai qu’Internet bon y’avait pas mal de sites de size-acceptance, d’acceptation de…
– C’est-à-dire en français ?
– Acceptation des gros et tout ça et ça m’a fait prendre conscience que ouais j’étais tout à fait normal quoi et d’aimer les grosses bin c’était comme, c’était tout à fait normal.
– Et un jour vous l’avez dit ? Vous avez fait votre coming-out ? Vous l’avez dit tout fort ?
– Ouais moi j’pense que c’est réellement un coming out ! J’veux dire j’avais honte et un jours ouais j’ai décidé de, j’sais pas j’avais des potes qui parlaient filles minces j’leur ai dit ‘’non moi Claudia Schiffer j’aime pas quoi j’suis plutôt attiré par telle fille dans le TD’’ ou voilà quoi. »

Ou encore dans un débat avec une femme grosse du public, Dean’s déclare : ( 43‘ 39‘’) : « […] c’est les pression de la société c’est comme être homo par exemple y’a beaucoup d’hommes politiques qui cachent leur homosexualité de la même manière qu’ils peuvent peut-être cacher leur attirance pour les femmes grosses ! »

Par ces deux extraits on voit là une comparaison de la fétichisation des femmes grosses (puisque Dean’s n’est attiré que par les femmes grosses) à l’homosexualité. Au-delà de l’indécence de comparer par la suite une discrimination institutionnelle comme l’homophobie/lesbophobie et aux éclaboussures qu’il peut recevoir de la grossophobie que peut subir sa compagne/les filles qui l’attirent, il est intéressant de remarquer un besoin de reconnaissance et visibilité de l’existence et des difficultés, aussi petites soient-elles, du fait qu’il aime les femmes grosses et qu’il n’est pas le seul. On remarquera le fait de parler qu’au masculin de ce fétichisme, fait à creuser notamment sur les relations genrées au rapport à une sexualité, ici fétichisée. De là à qualifier Dean’s de « fat admirer » il n’y a qu’un pas, il en a les caractéristiques, mais du moment qu’il n’y a pas de preuve du fait qu’il se réclame de ce fétichisme, ce pas ne sera pas franchi. On voit bien aussi pendant toute l’émission qu’il essaye de défendre les femmes grosses, dans une optique de couple (ici hétérosexuel), ce qui semble bienveillant à première vue mais revient à seulement sexualiser ces dernières. Discours en décalage avec les interventions de quelques personnes du public rappelant certaines autres discriminations grossophobes, notamment au travail.


Dans un autre registre, on peut parler de José Breton s’auto-réclamant : « Fat admirer Fat activist since 1993 Creator of the first plus size beauty contest on internet 1997 » (trad:fat admirer et militant contre la grossophobie depuis 1993. Créateur du premier concours de beauté grande taille sur internet en 1997) . Il va plus loin que Dean’s puisqu’il se revendique « fat admirer » ET « fatactivist », soit militant contre la grossophobie. Le lien peut sembler logique mais associer un pilier de grossophobie, soit la fétichisation, et la lutte contre cette dernière est plus de l’ordre du paradoxale. Sur son site on peut trouver des articles qui rappellent le comportement de Dean’s comme la comparaison avec l’homosexualité dans un article intitulé : « La quatrième orientation sexuelle. La réalité des hommes qui préfèrent les femmes rondes. » mais il va beaucoup plus loin puisqu’il affirme dans ce même article : « Moi, sur mon facebook, j’ai 1100 amies(s) dont 98% sont des femmes (rondes). J’ai de quoi à me rincer l’oeil. » qui en dit long, comme le reste de l’article, sur ses véritables attentions.

Il tourne presque tout son discours contre la grossophobie sur son désir à lui. Il a aussi créé en 2006 La fondation belles rondeurs dont la majorité des dons sont reversés à un « concours de beauté Miss Ronde Universnet ». Encore une fois le résultat est l’objectification des corps gros, en l’occurrence ici, encore une fois, des femmes grosses. Quoi que soit ces attentions de départ, qui paraissent dans un sens bienveillantes si on en croit certains passages de la présentation de la fondation où il parle de la visibilité (Extrait : « Il avait la vision à ce moment que le seul moyen de lutter contre l’obsession de la minceur et l’industrie de l’amaigrissement est de permettre aux femmes de s’identifier à de modèles de femmes significatives qui leur ressemblent physiquement. Ces modèles se retrouvent parmi les femmes artistes, comédiennes, chanteuses, musiciennes, journalistes, animatrices et chroniqueuses.»), tout est centré sur l’apparence. Bien que la symbolique soit importante dans toute lutte, ici un concours de beauté ne semble pas opportun : qui est le public visé ? Les jeunes filles grosses ou les hommes hétérosexuels fétichisant les femmes grosses ? Si en effet admettre que la beauté est admise en Occident comme (entre autres) mince, se calquer sur des concours objectifiant le corps des femmes est misogyne et semble contreproductif. Dans un article datant du 22 janvier 2019 intitulé « Moi José Breton » qu’il a également publié sur Facebook et Twitter ses intentions sont plus que claires : il attend quelque chose de sa lutte pour la grossophobie, une contrepartie, c-à-d de l’« affection » :

Les femmes grosses lui devraient de l’« affection », des « étreintes », des « câlins » pour ses efforts. Tout droit venue de la culture du viol, ces propos sont inacceptables et dangereux. Il révèle une lutte de vitrine pour des relations sexuelles/émotives. Ce qui amène à se demander de la pertinence des « fat admirers » au seins de la lutte contre la grossophobie puisque là par intérêt.

Ce qui amène à se demander de la pertinence des « fat admirers » au sein de la lutte contre la grossophobie puisque là par intérêt.

Article de Lux

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *