Sexisme

Les poils c’est sale ? Idées reçues et injonctions aux normes

J’ai pris la décision en septembre d’arrêter définitivement de m’épiler. En vrai, je ne le faisais déjà qu’en été, pour éviter la pression des regards sur mes poils : ce n’était jamais nickel, parce que ça demande du temps, de l’argent, que ça fait mal, et que franchement ça ne m’intéressait pas plus que ça de base, mais disons que socialement, c’était encore acceptable.

Mais en septembre, je me suis rendu.e compte que s’épiler, c’était une corvée, que ça ne m’apportait rien, si ce n’est un peu plus de mépris et de colère envers mon propre corps, qui ne pouvait pas rester “beau” et glabre comme on l’attendait de moi. En y réfléchissant, la seule raison pour laquelle je m’épilais, c’était pour éviter les regards ou les commentaires des gens. Et le ratio avantages/inconvénients a fini par me faire arrêter, également encouragé.e par le fait que je suis entouré.e de personnes safes et positives qui ne s’épilent pas forcément non plus et qui sont de véritables modèles pour moi.

J’ai donc posé les rasoirs et autres bandes de cires à terre et embrassé mon moi-poilu.

Les premières réactions ont été plutôt positives : dans mon équipe de sport, personne ne m’a fait de remarque, si ce n’est mes amies poilues qui étaient heureuses de m’accueillir dans leur clan et de voir que j’avais enfin réussi à me libérer d’une pression sociale inutile.

Mais en décembre, rentré.e pour les vacances de Noël en famille, je me suis pris en pleine face cette remarque de ma mère : « berk, moi je pourrais pas ».
J’avais déjà lu des commentaires rageurs sur les réseaux sociaux dès que quelques poils apparaissent, mais que ma propre mère me dise ça, je m’y attendais pas. Bon, je n’ai pas fondu en larmes et je ne déteste pas ma mère, mais j’avoue que ça m’a vraiment secoué.e d’entendre ça, comme si j’étais étonné.e… Un peu idiot, ce mouton.

Les poils, berk, vraiment ?

A la base, si on a des poils, c’est pour protéger le corps. Ce n’est pas sale ou honteux, c’est juste là dans un but précis: protéger les endroits les plus sensibles du corps en servant de barrière de protection contre les frottements ou les agressions extérieures type bactéries.

Beaucoup de spécialistes ont d’ailleurs dit et redit qu’il fallait éviter les épilations intégrales, les poils pubiens permettant notamment de protéger la flore vaginale des infections. Et les poils de nez sont super utiles pour éviter de respirer n’importe quoi, donc pourquoi enlever ceux sur le pubis ?

Une médecin américaine, Emily Gibson (je vous mets un lien vers un de ses articles à la fin), a beaucoup écrit sur le sujet et note que la question des poils en lien avec l’hygiène est souvent méconnue. Pour de nombreuses personnes, se raser signifie être propre, mais des chirurgiens ont observé que raser une partie du corps avant une opération augmentait les risques d’infection post-opératoire au lieu de les limiter.

Cela est dû au fait que s’épiler irrite la peau et crée une réaction inflammatoire sur les follicules pileux (c’est à dire la base du poil, sous la peau): en gros, ça laisse une petite plaie ouverte. Et quand cette irritation est combinée à un environnement chaud et humide, comme c’est le cas au niveau des parties intimes ou des aisselles, cela forme un superbe environnement pour les bactéries, causant entre autres de possibles poils incarnés, abcès, staphylocoques (on dirait le nom d’un gentil scarabé, mais ce n’est pas ça DU TOUT)… et Emily Gibson ajoute même que cela pourrait favoriser la transmissions de certaines IST.

Les poils pubiens ont un but: protéger le corps, ce qui est naturel et normal. La médecin incite donc ses patient.e.s à laisser tomber l’épilation, du moins pour les parties intimes.

Bref, les poils, tout le monde en a et ils ne sont pas sales, contrairement à certaines idées reçues. Mais même si tout le monde en a, on en voit de moins en moins, que ce soit dans les vidéos, films, publicités… Pourquoi cette haine du poil ?

La vérité, c’est que nous sommes tou.te.s conditionné.e.s d’une façon ou d’une autre, et que dans notre société, bah les poils c’est pas top.

Historiquement parlant, l’Humanité a toujours eu du mal avec les poils: dès l’Antiquité on s’épilait afin de marquer la distinction des humains avec les animaux. Ne pas avoir de poil, c’était être suffisamment intelligent pour sortir de la bestialité. Un humain épilé se distinguait des animaux… Un peu spéciste, mais bon, classique.

Sauf qu’au XXIe siècle, cette raison, on y pense plus trop. S’épiler est devenu quelque chose de banal, voire même de très lourdement encouragé, sans que les gens soient vraiment capable d’en expliquer les raisons. “Ça fait mieux”, et voilà tout.

Un diktat de la société

C’est justement cette incapacité à pouvoir expliquer la raison de cette aversion pour les poils aujourd’hui, autre que “ça fait sale”, “c’est pas beau”, qui est inquiétante. Parce que cette norme est tellement ancrée dans les esprits qu’on ne cherche plus à la remettre en question: on nous donne des centaines de représentations à la télé, dans les pubs, dans les films, mais pas une avec des poils. Franchement ?

Les femmes ne sont pas censées avoir un seul poil (on pensera notamment aux pubs pour les rasoirs/cires/autres méthodes où elles épilent une jambe nickel – waou, ça marche vraiment !). Les poils, ça fait soit animal, soit “masculin”, et ça, quelle horreur !

Exemple de publicité

Petit à petit, les injonctions à l’épilation sont entrées dans les consciences et aujourd’hui, on se retrouve à devoir justifier de son choix de ne pas s’épiler, comme si c’était anormal ! (je rappelle que tous les êtres humains ont des poils, au cas où vous ne l’auriez pas compris)

Les personnes au passing féminin refusant de s’épiler vont être jugées: elles seront vues soit comme des militantes enragées, soit comme des personnes négligées, mais très rarement comme des personnes normales faisant un choix qui importe peu.

Le poil sur elles a un réel contexte politique qu’on trouve moins chez les hommes, bien qu’ils subissent eux aussi un nombre croissant de pression sur le sujet.

En effet,  chez les hommes et personnes au passing masculin, on tolère quelques poils jugés ‘’sexy’’, mais en aucun cas ceux qui sont disgracieux, comme sur les mains, le ventre ou les épaules (définition qui d’ailleurs est très variable et floue).

Beaucoup de jeunes font toute une histoire pour leurs premiers poils, symbole du passage à l’âge adulte et de leur accès à la sacro-sainte virilité ! Mais une fois encore, c’est à double tranchant: trop de poils, c’est dégoûtant, pas assez c’est rester un enfant.

Les poils sont dans un certain sens un symbole de pouvoir (les chefs de guerre nordiques portaient les cheveux longs et la barbe, symboles de pouvoir; Samson dans la Bible tient sa force de ses cheveux…)… mais la balance est fine entre ce symbole de virilité et de force et la crainte de retomber dans l’animalité et que les poils nous rappellent qu’au fond, on est plus proche des animaux que ce que l’on voudrait bien l’admettre.

Avoir “trop” de poils, c’est être le sujet de blagues douteuses, de remarques, de regards… alors que ça devrait être considéré comme quelque chose de banal et naturel.

Et ce qui rend cette lutte du poil un peu tragique, c’est qu’ils continuent sans cesse de revenir, ces petits ! On a beau promettre des remèdes miracles, des solutions “permanentes” pour éradiquer ces petites bêtes, ils reviennent toujours (et là c’est le mouton qui a fait près d’un an d’épilation “””définitive””” qui parle… bullshit).

Et dans cette lutte, ce qui m’inquiète le plus, c’est qu’on finit par lutter contre soi-même, contre son propre corps.

Un rapport au corps biaisé

Ce n’est vraiment pas facile de s’aimer. Ca l’est encore moins lorsqu’on nous force à penser que quelque chose de naturel est honteux et sale.

Et je suis fatigué.e de lutter contre mon corps, de ne pas l’aimer et de me forcer à faire des choses qui ne m’apportent rien, si ce n’est de la paix sociale. Depuis mon choix d’arrêter de m’épiler, je me redécouvre. Je me respecte un peu plus, je me trouve même plutôt cute. Mais surtout, ça a été très libérateur, de ne plus m’inquiéter de tout cela.

Bien sûr, pour l’instant, ça reste assez facile, car je n’ai pas eu l’occasion de me retrouver en débardeur dans un lieu public… Mais comme BAE me l’a dit, ce serait vraiment dommage de retomber dans l’épilation juste à cause de la pression des autres. Je ne suis ni sale, ni négligé.e, et je n’ai pas à avoir honte, c’est devenu mon mantra !

Et si je fais de mes poils une de mes formes d’engagement militant, c’est uniquement parce que les gens ne sont pas encore prêts à entendre la vérité: on s’en fiche, des poils, des diktats, des normes.

S’épiler, ne pas s’épiler… Ces choses ne devraient pas conditionner la valeur d’une personne. Personne ne devrait juger quelqu’un d’autre par rapport à cela.

C’est très candide de dire ça peut-être, mais je rêve d’un monde où tout le monde en aurait rien à faire de ce que font les autres.

Je n’invite pas tout le monde à arborer fièrement ses poils, je comprends que tout le monde n’en ait pas l’envie ou la force, et je respecte. Mais je veux que mon choix le soit aussi.

Qu’on décide de s’épiler parce qu’on préfère, ok. Qu’on ne veuille plus le faire parce qu’on n’aime pas, ok. La seule question qui se pose c’est: s’il n’y avait personne pour juger ou faire de remarque, qu’est-ce qu’on ferait ?

Et je pense que si les gens se posaient cette question, on serait bien plus nombreu.se.s à se balader tous poils dehors.

Pour aller plus loin


Apprenti.e bibliothécaire, j’aspire à me perdre dans les livres pour le restant de mon existence – de préférence en jeunesse, parce que c’est trop bien. J’adore écrire, principalement pour moi, mais j’avais envie de tenter l’aventure et mettre ma plume à profit pour ce projet. J’ai principalement envie de parler autisme, étant concerné.e, mais je suis aussi pas mal sensibilisé.e à tout ce qui est féminisme, pression sociale, discrimination en tout genre et estime de soi… Et prêt.e à me renseigner sur d’autres sujets, parce que j’aime bien apprendre de nouvelles choses ! Grand.e angoissé.e, zéro confiance en moi et constante auto-analyse, j’ai mis trois plombes à accepter de publier ce message, par peur d’avoir l’air stupide… mais j’espère que ce projet va m’aider à vaincre un peu ma peur et à progresser dans mon engagement et dans ma tête !

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *