Autisme

Médisance, jugements et exploitation : Comment les NT ont tué ma carrière

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu un rêve : celui de faire de ma passion mon métier. Dès le plus jeune âge, je disais fièrement à mes parents que je savais ce que je voulais faire de ma vie. Excitée à l’idée d’y arriver, j’ai fourni des efforts très conséquents et fait d’importants sacrifices ; notamment en renonçant à la brillante et rémunératrice carrière universitaire qu’on me prédisait, pour partir faire une formation professionnelle agricole à des centaines de kilomètres de chez moi. Vous me direz sûrement que c’est le lot de la majorité des jeunes Français d’aujourd’hui – à ceci près que je suis autiste. M’arracher à mes proches, à mes habitudes et à mon environnement familier était d’autant plus difficile…surtout pour qu’au final, on me refuse le droit de travailler.

Etudes, système scolaire : le rejet ordinaire

Durant mes études, j’ai toujours été à part ; mais je n’aurais jamais imaginé que cela me coûterait ma carrière.
Si à l’école primaire, tout semblait se dérouler sans trop d’accroc grâce à mon imagination débordante pour inventer des jeux qu’adoraient mes camarades, les choses ont commencé à se détériorer dans l’enseignement secondaire. De harcèlement moral en menaces, de violences verbales en isolement social, j’ai passé les 7 années du collège-lycée à m’accrocher à mon rêve pour ne pas sombrer dans la dépression.
Quand, mon baccalauréat en poche, j’ai choisi de me tourner vers une formation professionnelle pour adultes, j’espérais naïvement que tout serait différent. Je m’imaginais que je serais enfin entourée par des personnes majeures, dotées d’un minimum de maturité intellectuelle et affective. De plus, puisqu’il s’agissait d’une formation diplômante consacrée à un métier bien précis, j’étais persuadée que je me retrouverais face à d’autres passionnés qui comprendraient totalement mon enthousiasme – contrairement au lycée, où les autres se moquaient toujours de moi par rapport à ma passion.
Ce ne fut pas le cas.

Au niveau social, mon année de formation a été le prolongement du lycée. Brimades, isolement, moqueries, regards méprisants, jugements, refus de se mettre en groupe avec moi pour un projet…Je retrouvais là les mécanismes sociaux qu’on m’avait contrainte à supporter pendant 7 longues années. À ceci près que cette situation de harcèlement se poursuivaient jusque dans la sphère privée, car j’ai dû passer 2 mois en colocation avec des neurotypiques qui me haïssaient profondément. N’ayant pas le permis de conduire à l’époque, et étant donné que notre logement était isolé à plus de 10 km du centre du village le plus proche, je n’avais aucune échappatoire. Mon seul refuge était le champ attenant, dans lequel j’allais m’allonger avec mon casque audio sur les oreilles, pour tenter d’oublier quelques instants que j’étais un monstre aux yeux des autres.


Premiers pas en entreprise : le début des désillusions

Lorsqu’arrivaient enfin les périodes d’immersion en milieu professionnel, dans une autre région plus proche de chez moi, je ressentais toujours un mélange de bonheur intense et de profonde appréhension : quels jugements allait-on encore porter sur moi ? Quelle critique sortie de nulle part allait-on encore me faire ?
Je précise que je ne me savais pas autiste à l’époque.
J’ai donc usé et abusé du masking pendant cette période de ma vie. Si cela ne fonctionnait pas du tout en formation théorique, j’arrivais à peu près à donner le change lors des périodes de stage. Je dis « à peu près », car je me souviens encore de l’humiliation ressentie face à certains regards condescendants, certaines réflexions validistes, ou encore face à la colère de mes collègues, excédés de devoir clarifier leurs demandes alors que selon leurs dires « N’importe qui aurait compris ce que j’ai demandé ! Tu es lente ou quoi ?! » Au terme de 6 mois cumulés de stage dans cette entreprise, alors que je discutais de mon rapport écrit avec Boris*, mon responsable, le premier signe avant-coureur de rejet professionnel est apparu. Après une longue conversation durant laquelle il a reconnu la qualité de mon travail sur le terrain et sur mon rapport de stage, ma motivation et mon sérieux, Boris m’a dit très posément, sans l’ombre d’une émotion : « Tu ne pourras pas faire ce métier. Tu stresses trop facilement. Moi en tous cas, je ne t’embaucherais pas si tu postule. »

Six mois passés à travailler gratuitement. Six mois à 300 km de chez moi, sans permis de conduire, en ne voyant ma famille que deux fois par mois. Six mois à enchaîner les heures supplémentaires. Six mois à accepter toutes les corvées, même les plus pénibles, pour prouver ma bonne foi. Mais ce n’était pas suffisant parce que je « stressais trop ». Ce soir-là, j’ai passé plusieurs heures à pleurer, seule dans un terrain vague ; en voyant se rejouer indéfiniment dans ma tête cette conversation avec Boris.


Le monde du travail : un environnement toxique pour les neuroatypiques

La fin de la formation est arrivée, et avec elle ont commencé les lettres de motivation et les CV, imprimés et envoyés par dizaines dans un rayon de 300 km de chez moi. J’espérais que cela suffirait…

Finalement, en l’absence de réponse, j’ai travaillé 1 an en contrat aidé dans une association locale. Le travail était proche de celui auquel je venais de me former et l’employeuse m’avait fait espérer un CDI si tout se passait bien. J’étais donc heureuse de me lever le matin pour retrouver mon poste…du moins les 5 premiers mois. Car malgré des années de harcèlement, je n’avais pas encore perçu toute la richesse de l’esprit alliste pour mentir, manipuler et déformer la réalité.

Josiane*, mon employeuse, avait tissé un mensonge de toutes pièces pour faire accuser de vol une de mes collègues et avoir ainsi une raison légale de rompre son CDI, car elle la détestait cordialement. Alors que mon ex-collègue entamait des démarches pour porter plainte pour licenciement abusif, Josiane m’a demandé de venir témoigner au tribunal en faveur de l’association.
Toujours naïvement honnête, j’ai répondu avec étonnement que je n’avais pourtant rien vu de ce vol, et que je ne pouvais donc pas témoigner. Mon employeuse m’a alors fait comprendre que personne n’aurait besoin de connaître ce « détail ». J’ai rétorqué, en toute bonne foi, que je ne pouvais pas produire un faux témoignage car c’était illégal, que je serais exposée à des poursuites si on le découvrait, et que je m’y refusais pour raison morale. Je suis allée jusqu’à m’excuser, alors que je sentais que j’avais totalement raison dans mon choix.

À partir de là, plus rien n’a été comme avant.
Josiane a supprimé une par une chacune des maigres libertés dont je jouissais au travail : droit de prendre une pause, droit de consulter mon portable quelques minutes durant ma pause, droit d’aller aux toilettes librement, droit de discuter avec mes collègues pendant le travail… Par ailleurs, par suite du renvoi de mon ex-collègue et de la fin de contrat d’une autre personne avec qui je m’entendais bien, Josiane a pris soin d’embaucher des candidates qui correspondaient mieux à ses attentes – serviles, manipulables et prêtes à tout pour défendre leur employeuse ; bien que totalement ignorantes du métier et n’ayant suivi aucune formation dans ce domaine !
Evidemment, il n’était désormais plus question de m’octroyer un CDI. C’était la dernière arrivée, une femme de 55 ans sans aucune expérience dans le métier et sans aucune connaissance technique, qui hériterait de ce poste. Malgré son manque total de qualification et son ancienneté très inférieure à la mienne, elle devint ma supérieure hiérarchique et fut chargée de me surveiller et de me harceler quoi que je fasse, où que je sois, allant jusqu’à chronométrer le temps que je passais aux toilettes. À la fin de mon contrat aidé, Josiane me fit signer les papiers nécessaires et me jeta au visage mon certificat de travail et une lettre de recommandation standard. Sans un mot, sans un sourire. Je ne suis plus jamais retournée là-bas.


Du bénévolat à l’entretien d’embauche : une forme perverse d’exploitation

En parallèle de ce poste, je travaillais aussi comme bénévole pour une autre association, plus proche encore du métier que j’avais appris. À la fin de mon contrat, j’intensifiai mon rythme de bénévolat, espérant décrocher un nouveau travail. J’avais déjà remarqué que les employés me regardaient de manière étrange et ne me parlaient pas comme à une personne « normale », mais j’étais si déterminée à devenir salariée que j’ai usé et abusé (inconsciemment) du masking.
Mettant ma fierté de côté, j’ai supporté les moqueries concernant ma voix, mes expressions, mes hobbies, et même mon corps et mon conjoint…Enfin titulaire du permis de conduire, j’ai accepté de jouer les taxis pour l’association, de venir de plus en plus tôt et de partir de plus en plus tard, de faire toutes les tâches ingrates que personne ne voulait faire…bénévolement, je le rappelle. Je faisais également des dons matériels à l’association à tout bout de champs, car je la considérais presque comme mon deuxième foyer. Pendant plus d’un an et demi, ma vie tout entière a tourné autour de cette association.
Lorsqu’un poste en service civique s’est libéré, j’avais tout juste l’âge pour être embauchée avant de ne plus pouvoir bénéficier d’un tel contrat. J’ai passé un entretien, bien que le personnel m’ait déjà vue travailler d’innombrables fois. On me promit une réponse sous quinze jours.
Puis les quinze jours devinrent un mois. Le mois devint un mois et demi, puis deux mois. D’autres personnes vinrent pour un entretien d’embauche, mais on continua à me dire qu’aucune décision n’avait été prise me concernant…et j’y croyais. Naïveté encore et toujours, ou incapacité à discerner les mensonges à cause de mon esprit autiste ? Peut être les deux.
Toujours est-il que le verdict tomba enfin un soir, par email, presque deux mois et demi après l’entretien : « Nous sommes au regret de te dire que nous n’avons pas retenu ta candidature, mais nous espérons que tu continuras quand même à venir faire du bénévolat. »

Plus d’un an et demi.
J’avais passé plus d’un an et demi à me laisser exploiter jusqu’à l’os par cette association, pour voir finalement ma candidature à un poste salarié être rejetée. Je me demande ce qu’il m’a pris de retourner y travailler quelques jours après cet email, alors qu’il m’apparaît clairement aujourd’hui que l’association avait profité de moi et de ma détermination aveugle. Car je suis retournée y faire du bénévolat, malgré ma douleur de ne pas être embauchée !
Ce fut cependant de courte durée. L’atmosphère de travail était devenue totalement toxique depuis ma réception de cet email : les salariés se moquaient ouvertement de moi, riaient dans mon dos, faisaient courir des rumeurs sur « la pauvre abrutie trop idiote pour comprendre qu’on l’avait menée en bateau, et qui continue à venir se faire exploiter – elle doit aimer être humiliée, cette débile ! » Humiliée, écœurée, je n’y suis retournée que deux fois avant de claquer la porte. Comble de l’ironie, j’eus toutes les peines du monde à soutirer une lettre de recommandation et une attestation de bénévolat à la présidente, après avoir pourtant travaillé gratuitement sous ses ordres pendant presque deux ans !


Les entretiens d’embauche : un parcours d’obstacles chargé d’implicites

Libérée des obligations bénévoles que je m’étais moi-même imposées, je fis plusieurs stages supplémentaires non rémunérés, pour continuer à gagner en expérience professionnelle et augmenter mes chances d’intéresser un éventuel employeur. Je finis enfin par décrocher deux entretiens d’embauche, à plus de 700 km de chez moi. Si le premier se passa globalement bien, car il s’agissait surtout d’une conversation sur mes qualifications, le second fut une torture.
Après les banalités d’usage, l’entretien commença à se transformer en jeu de devinettes sur les intentions et les pensées de mon interlocuteur. Devant une hypothétique situation de travail en groupe avec des inconnus, on me demanda de dire précisément comment je me comporterais avec mes collègues dans une situation sociale donnée, quel vocabulaire j’emploierais, ce que je répondrais à telle phrase, à telle question…Cela n’avait plus rien à voir avec le métier, il s’agissait plutôt d’un test de théorie de l’esprit !
Incapable de simuler mentalement une situation sociale d’une telle complexité, je tentai de rester rationnelle et cohérente. Mais j’eus beau essayé de rester logique et de répondre sincèrement, le recruteur mettait ma parole en doute, me répétant sans cesse « Vous êtes sûre de vous ? Vous êtes certaine de répondre cela ? Et si la personne vous répond ceci ?» Au bout de presque 15 minutes de ce qui m’apparaissait comme une confrontation voire du harcèlement, je finis par perdre pieds et par tenter une autre approche. Si l’honnêteté ne fonctionnait pas, peut être que je devrais répondre quelque chose qui plaise à l’interlocuteur ??? Je tentai une autre réponse…Je vis alors son visage se fermer hermétiquement.

C’était fini. J’avais raté l’entretien, ce n’était pas la réponse attendue. Bien sûr, je n’eus pas le poste.

Je réalise aujourd’hui que le seul but de cet interrogatoire interminable était d’éliminer toute personne qui n’était pas parfaitement conforme, normale – alliste. Cette entreprise s’enorgueillit pourtant d’embaucher beaucoup de personnel handicapé…mais à l’époque, j’ignorais en faire partie. Si j’avais postulé en tant qu’autiste à l’époque, les choses auraient sûrement été différentes, car on m’aurait regardée comme une bête de foire et on m’aurait passé mes « petites fantaisies ». C’est là qu’on reconnaît les entreprises validistes, même cachées derrière l’embauche de personnes handicapées : tant que vous être perçu comme « candidat handicapé », on veut bien faire semblant de vous accepter. Mais ne vous avisez pas de postuler avec un tel profil sans vous déclarer handicapé…car vous passerez alors de la case « pauvre personne avec une tare qui mérite la pitié » à la case « personne ratée qui ne mérite pas la moindre compassion ». Dans cette société profondément validiste et normocentriste, la différence n’est tolérée que tant qu’elle reste enfermée dans les cases qu’on a créées pour la contenir.

Quant au premier entretien, celui qui s’était assez bien passé, on ne m’embaucha pas non plus…car je n’avais pas assez d’expérience en entreprises. Peut-être serait-il bon d’expliquer un jour aux recruteurs que l’on ne peut pas gagner en expérience si personne ne nous embauche jamais ?


L’épilogue de 6 ans de galère : apprendre à renoncer

J’aimerais vous dire que cette histoire se finit bien. Ce n’est pas vraiment le cas. Mes errances professionnelles pour trouver enfin le job de mes rêves, celui pour lequel je me suis tant sacrifiée, ont duré 6 ans. Six longues années pendant lesquelles j’ai envoyé en moyenne 150 CV et lettres de motivation par an, passé plusieurs milliers de coups de fil, envoyé chaque année plus de 300 candidatures spontanées par email. Finalement, je n’ai jamais pu trouver de poste dans le métier que j’avais choisi. J’ai fini par me ré-orienter pour travailler à mon propre compte, une situation qui présente l’avantage de m’épargner les perpétuels jugements d’autrui.

Au cours des années où je me débattais encore dans cette frénétique lutte pour pouvoir travailler, j’ai cependant appris plusieurs choses qui ont donné un semblant d’explication à ma situation. J’ai appris, par une des rares personnes gentilles envers moi ayant fait la même formation, que Boris (mon maître de stage lors de ma formation) avait parlé de ma sensibilité au stress à toutes les entreprises environnantes, me black-lisant par défaut dans un rayon de 200 km de son entreprise.
De plus, Helena*, une autre stagiaire de la même formation avec qui j’avais travaillé lors mes phases d’immersion professionnelle, avait pris grand soin de répandre des mensonges et des rumeurs me concernant, afin de m’écarter de la compétition. À l’époque, elle et moi vivions dans la même région et postulions aux mêmes offres : elle avait ainsi trouvé la méthode parfaite pour faire supprimer ma candidature de la pile de CV des employeurs. L’ironie de l’histoire veut que j’aie moi-même trouvé ce stage à Helena…
En effet, en début d’année de formation, en apprenant que je venais de la même région qu’elle, Helena m’avait demandé si j’avais une piste à lui conseiller pour un stage. Si seulement j’avais su à l’époque que ce gentil geste, cette idée pleine de bienveillance envers elle, allait me coûter le travail de mes rêves…

Pendant très longtemps, j’ai cherché ce que j’avais mal fait. J’étais persuadée que je n’avais pas fourni assez d’efforts, que je n’avais pas assez répondu aux attentes des employeurs, que tout cela était ma faute. Puis quand j’ai commencé à me renseigner sur l’autisme, une petite ampoule s’est allumée au fond de mon esprit.

Non, ce n’est pas ma faute. J’ai fait de mon mieux, je me suis battue avec acharnement. Mais je n’avais pas anticipé que mon véritable ennemi dans cette lutte pour un emploi ne serait pas le chômage, mais la société dans laquelle je vis. À force de harcèlement, d’exploitation et de rejet, la société a fini par avoir raison de mon projet professionnel.

Les neurotypiques ont tué ma carrière.

* les prénoms ont été changés pour respecter l’anonymat des personnes concernées 

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