Autisme,  Psychophobie

Ne plus jamais naître un jour bleu : portrait de l’eugénisme neurotypique

Trigger Warning : l’article que vous vous apprêtez à lire décrit des situations d’oppressions, relaie des propos d’une grande violence envers les neuroatypiques et décrit les projets scientifiques eugénistes développés par certains organismes. 

En 2017, la sphère autiste s’enflammait sur internet à travers le slogan « Boycott To Siri with Love ». En cause : la publication d’un livre scandaleux, relatant notamment les pensées eugénistes nourries par une neurotypique envers son fils autiste. Cet incident n’est malheureusement qu’un des nombreux symptômes du validisme décomplexé dont souffre la société actuelle. Etat des lieux d’un monde prêt à tout pour faire disparaître la différence… 

L’affaire To Siri with Love : quand l’eugénisme passe inaperçu

En 2006, paraissait le livre Je suis né un jour bleu. L’auteur, Daniel Thammet, y décrit la réalité de son existence en tant qu’autiste Asperger doué de synesthésie. Perçu comme un pavé dans la mare par la société alliste, qui découvrit alors qu’autiste n’était pas synonyme de « fou », ce livre a permis un petit pas en avant vers la reconnaissance des droits des personnes concernées. 

Onze ans plus tard, malheureusement, force est de constater que ce pas en avant n’a été suivi d’aucun autre. Pire encore : la machine neurotypique ne cesse de faire marche-arrière, bien décidée à faire en sorte que, dans un futur proche, plus aucun enfant ne naisse un jour bleu… 

C’est dans un contexte de validisme de plus en plus décomplexé qu’a eu lieu la publication du livre autobiographique To Siri with Love. L’auteure neurotypique, Judith Marta Newman, y expose publiquement la vie de son fils autiste, Gus. Non contente de livrer des détails intimes sur la vie de son enfant sans avoir demandé son autorisation, Mme Newman en profite pour donner son point de vue validiste et normatif sur son fils. D’insultes psychophobes en jugements de valeur, elle brosse le portrait d’un garçon qu’elle considère comme un « mutant » « complètement taré », un « put*** de gosse cinglé » sous l’influence de « champignons magiques » (ces propos sont tirés directement du livre) – bref une sorte de monstre dénué d’humanité

Plus grave encore, l’auteure expose son projet de stérilisation de son fils, qu’elle juge inapte à devenir parent : 

“Je suis profondément inquiète à l’idée que [mon fils] puisse mettre quelqu’un enceinte sans jamais vraiment être un père — c’est pourquoi j’insisterai pour avoir un pouvoir de tutelle médicale sur lui, pour pouvoir prendre la décision de le faire vasectomiser après ses 18 ans. ” 


“Gus ne devrait pas devenir parent. Pas juste parce qu’il a toujours du mal avec le concept de reproduction, mais parce que c’est le cœur-même de l’autisme que d’être incapable de comprendre que les besoins et les désirs des autres sont indépendants des siens – voire plus importants. 

D’une violence inouïe, ces propos sont une négation pure et simple de la liberté reproductive humaine, ainsi que de la réalité de l’autisme. Car si les personnes concernées peuvent souffrir de difficultés de communication, elles ne sont pas pour autant dénuées d’émotions, d’empathie ou du sens des responsabilités ! Malgré l’indécence évidente de tels propos, la publication du livre s’est faite dans un climat d’indifférence totale de la part de la société alliste. Sans les réactions de la communauté autiste, il est plus que probable que ce livre n’aurait jamais parlé de lui. En France, d’ailleurs, ce livre n’a pratiquement soulevé aucune réaction depuis sa traduction. Ajoutez l’affaire To Siri with Love au manque total de réaction du gouvernement face aux aveux de meurtre d’Anne Ratier (femme valide ayant écrit un livre sur la façon dont elle a assassiné son petit garçon handicapé, il y a 32 ans), et vous obtenez une preuve de plus que l’agenda d’éradication n’a jamais été aussi décomplexé !

Le discours neurotypique, outil de propagande validiste

Mais comment de tels propos, qui nient totalement l’humanité et le droit de vivre des personnes autistes (et des personnes handicapées en général) peuvent-ils être jugés acceptables par le grand public ? Voire pire : être relayés par des organes d’Etat ? La raison en est simple : la société est constamment abreuvée de jugements validistes et normatifs, de stéréotypes et de fausses informations, qui constituent un véritable « discours neurotypique ». 

La spécificité du discours neurotypique est de se baser exclusivement sur les expériences de vie des neurotypiques. Conçu par les allistes à destination des allistes, ce discours entend perpétuer ce que la population neurotypique imagine et ressent de l’autisme, en faisant fi de l’expérience des personnes concernées. Cette stratégie de communication constitue un outil de propagande neuro-normative aux services des desiderata des neurotypiques. Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher un peu plus sur les spots publicitaires et les affiches utilisés par les grandes associations et ONG censées œuvre en faveur des autistes, comme Autism Speaks (USA) ou Vaincre l’autisme (France). On y découvre un discours centré exclusivement sur l’expérience des familles neurotypiques, décrites comme étant brisées et détruites par la présence d’un individu autiste. 

La publicité d’Autism Speaks « I am Autism », très célèbre aux Etats Unis, en est un exemple criant. Sur fond d’images censées être terribles (en réalité, des enfants en train de s’adonner tranquillement au stimming), la voix off entonne une litanie de menaces : « Je sais où tu habites », « Je me répands plus vite que le SIDA, le cancer et le diabète réunis », « Si vous êtes heureux en ménage, je ferai en sorte que votre mariage échoue », « Je vous dépouillerai de votre argent et ferai en sorte de vous mettre sur la paille »…


Ce message est évidemment destiné aux spectateurs allistes, et en aucun cas aux personnes directement concernées par les TSA. Le message est on-ne-peut plus clair : l’autisme est un ennemi à abattre, dont il faut avoir peur car il ruine la vie de quiconque le croise. Dès lors, comment imaginer une seule minute qu’un futur parent, confronté à ce qu’on lui décrit comme un fléau, puisse vouloir mettre au monde un enfant autiste ? 

Autism Speaks l’a bien compris, et consacre une bonne partie de ses fonds de recherches au dépistage génétique prénatal de l’autisme. Bien que cela ne figure pas ouvertement sur son site internet, l’organisme américain travaille sur un projet d’envergure nommé The Autism Genome Project dont le but est de réussir à déterminer quels gènes interviennent dans la survenue des TSA – ceci non seulement pour mettre au point de nouveaux traitements médicamenteux (pour « corriger » les prétendues anomalies du cerveau autiste) mais aussi et surtout pour permettre un diagnostic au stade fœtal, comparable à celui qui existe pour la trisomie 21. L’un des chercheurs travaillant au sein du projet, Dr Joseph Buxbaum, a annoncé en 2012 qu’il serait possible de mettre au point un tel dépistage dès qu’un minimum de 10 gènes aurait été identifié. Que les intentions personnelles du Dr Buxbaum soient eugénistes ou non, la création d’un tel test prénatal pose des questions éthiques considérables. Lorsque l’on sait qu’environ 

96% des femmes françaises confrontées à un diagnostic prénatal de trisomie 21 préfèrent avorter que de donner naissance à un enfant trisomique, il devient évident que le même processus d’éradication des embyrons autistes serait appliqué ; le discours neurotypique faisant craindre aux futurs parents une (soit-disant) vie de souffrances et de privation… 

Si la propagande neurotypique a ainsi réussi à rendre moralement acceptable la suppression de tout futur enfant trisomique, elle est sur la bonne voie pour rendre également acceptable la suppression de l’autisme, y compris en France via les actions de l’association Vaincre l’autisme

L’eugénisme hexagonal : Vaincre l’autisme 

Équivalent français d’Autism Speaks, l’association Vaincre l’autisme ne s’embarrasse pas de périphrase – une formulation très violente envers les personnes concernées. L’autisme est encore et toujours abordé comme un ennemi à combattre, un fléau à vaincre. Les missions et objectifs mis en avant sont très clairs : 

Innover dans les traitements et tenter d’éradiquer cette maladie 

Capitaliser les fonds et les distribuer en tant que moyens à l’Association « VAINCRE L’AUTISME » et l’assister pour lui permettre de développer et pérenniser son action et ses projets pour combattre l’autisme et le vaincre 

Découvrir par la Recherche des traitements thérapeutiques pour guérir les personnes de l’autisme 

Trouver les moyens thérapeutiques pour traiter l’autisme à court, moyen et long terme et le vaincre, sans différences ni frontières. (…) 

Dans une autre section du site internet, il est expliqué que l’autisme est « une maladie neurologique qui détruit la vie ». L’autisme est également comparé à des maladies mortelles telles que le diabète, le cancer et le SIDA. 

Sur une autre partie du site internet, dédiée à l’appel aux dons, des affiches anxiogènes (fond noir, éclairage cru, texte en majuscules sur fond rouge sang) montrent des personnes neurotypiques décidées à « vaincre l’autisme ». 

On retrouve ici le discours neurotypique dominant, basé sur le rejet de la différence, la peur et la pathologisation de l’autisme. Alors que les recherches scientifiques les plus récentes tendent au contraire à prouver que l’autisme serait dû à des variations de la structure cérébrale associées à des bénéfices évolutifs (on parle ainsi de neurodiversité), la propagande alliste continue d’étiqueter les TSA comme une maladie, qu’il serait donc possible de guérir. Non seulement de tels propos sont reconnus comme scientifiquement faux, mais ils servent également de justification au projet d’eugénisme made in France de l’association. En effet, dans l’onglet « Fonds de dotation », on peut trouver l’objectif suivant : 

Mettre en place un institut de l’autisme (Diagnostic, Dépistage, Traitement et prévention) et lancer ce « nouveau défi pour la Recherche », pour comprendre les causes, découvrir les facteurs génétiques et environnementaux et leur interaction, traduire les découvertes biologiques en outils cliniques efficaces pour le dépistage précoce, développer les approches médicales personnalisées et les découvertes de traitement original 

Bien que l’association ne détaille nulle part sur son site ce qu’elle entend par « dépistage précoce », ce projet de recherches n’est pas sans rappeler celui de diagnostic génétique prénatal qu’Autism Speaks essaie de financer aux Etats Unis. 

Malgré ces éléments, qui démontrent sans aucune ambiguïté le validisme et l’eugénisme qui sous-tendent l’association, Vaincre l’autisme continue de jouir d’une excellente couverture médiatique et d’une bonne image de marque auprès du grand public alliste. Las, les autistes français tentent de riposter, notamment via le site au nom sarcastique L’autisme vaincra ; mais cela ne suffit malheureusement pas à enrayer la progression toujours plus rapide de la propagande neuro-normative

Un état des lieux qui fait frémir 

Une mère qui veut stériliser son fils et ne choque presque personne, des associations nationales qui rejettent les dernières découvertes en neurosciences, des travaux en génétique visant le dépistage et l’avortement « thérapeutiques » des embryons autistes… L’état des lieux de l’idéologie neuro-validiste a de quoi faire frémir. Sans action concrète et sans message politique fort de la part des populations concernées, il existe un risque plausible de voir un jour l’autisme être éradiqué impitoyablement comme l’est aujourd’hui la trisomie 21. 

Si cet article a pour but d’ouvrir les yeux des allistes sur un projet eugéniste passé inaperçu depuis plusieurs décennies, il a aussi pour autre finalité de mobiliser les autistes français. Créons des associations gérées par nous et pour nous, communiquons sur notre situation, faisons valoir nos droits de citoyens – bref, faisons ce qu’il est indispensable de faire, afin que nos enfants et ceux de toute l’humanité puissent continuer à naître un jour bleu

Électron libre et rebelle dans l'âme, j'ai décidé de prendre la plume comme on prend les armes. Autiste, HPI, féministe et antispéciste (entre autres), je me veux tempête bienveillante face à la mer d'huile de la cruauté humaine. Par ma participation au webzine, j'espère sensibiliser les possibles allié-es, et prouver aux concerné-es qu'iels ne sont pas seul-es. J'anime également un blog francophone consacré à la neurodiversité, intitulé Autistiquement.

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