Schizophrénie

Vivre avec des hallucinations

Commençons par le début : qu’est-ce qu’une hallucination ? C’est le fait de percevoir quelque chose qui n’appartient pas à la réalité commune. Elle peut toucher tous les sens. Si les hallucinations sonores et visuelles sont assez bien connues du grand public, il faut savoir qu’elles peuvent être tactiles, olfactives, et toucher même le goût ! Qui plus est, tout le monde peut avoir des hallucinations, elles ne sont pas nécessairement liées à un diagnostic. Elles peuvent être causées par la prise de stupéfiants divers, mais aussi la fièvre ou le manque de sommeil. La différence, c’est que ces causes sont souvent ponctuelles. Or, pour certaines personnes, il ne suffira pas d’une bonne nuit de sommeil pour que les hallucinations s’arrêtent.

C’est par exemple mon cas. Je suis schizophrène, et mes hallucinations peuvent gagner en ampleur en fonction des émotions que je traverse. Stress, angoisse, colère et tristesse sont autant de moteurs qui leur donnent de l’énergie. Cela fait près de quinze ans maintenant. Je me rappelle par contre très bien la panique des premières années et la profonde solitude face à ça. Alors je me suis dit que c’était peut-être aussi ton cas… Voici donc quelques astuces pour vivre avec ses hallucinations, les gérer, et peut-être même commencer à les comprendre !

D’abord gérer l’urgence

Avant toute chose, il faut repérer ce que l’hallucination cause en toi. On peut avoir des hallucinations sans que ça soit un problème. Je vois régulièrement passer un chat blanc. J’avais discuté avec quelqu’un qui voyait le squelette des gens. En soi, ce n’est pas inquiétant, ni dangereux, mais ça peut surprendre la première fois si tu n’es pas habitué. Quelques petites questions à te poser pour savoir comment réagir :

  • Est-ce que ça me met en danger ?
  • Est-ce que ça me fait peur ? Si oui pourquoi ? (nouveauté, incompréhension, ou l’hallu en elle-même)
  • Est-ce que je peux passer outre ?
  • Si je ne peux pas, quelles conséquences ça a ?

Dans le cas du chat blanc, il n’y a pas menace. Je peux facilement passer outre sans que ça pose le moindre problème. En revanche, pour la personne qui voit les squelettes, cela peut être plus inquiétant et surtout cela change la donne quand il s’agit d’interagir avec quelqu’un. En fonction de l’hallucination, tu vas pouvoir savoir comment réagir. Comme il y a autant d’hallucinations possibles que de gens pour en avoir, je ne vais pas toutes les faire. Toutefois, être capable de repérer dans un premier temps si cette chose que tu perçois te semble dangereuse m’a toujours semblé être un bon réflexe. Cela permet de passer outre le côté surprenant de la chose, et de se rassurer rapidement. Si tu as pu constater que tu n’étais pas en danger, la gérer sera beaucoup plus facile.

Maintenant, que faire si la réponse est “oui, cette chose me fait peur, elle est menaçante et je me sens / je suis en danger” ? Certaines hallucinations peuvent être vraiment terrifiantes en effet… Dans ce cas de figure, il faut d’abord trouver un moyen de dissiper le sentiment d’urgence, de danger.

Voici quelques pistes :

  • S’il y a un animal pas loin, observe sa réaction. Les animaux ont des sens bien plus développés que les nôtres, et s’il y a danger, tu peux être sûr qu’iel l’aura repéré bien avant toi ! Ça ne mettra pas fin à l’hallucination, mais ça permet déjà de se dire que peut-être il y a moins de danger que ce qu’on pense.
  • Y a-t-il des humain·es de confiance à proximité ? Si oui, peux-tu leur demander si iels perçoivent la même chose que toi ? Pas nécessairement pour qu’iels agissent dessus, simplement pour te permettre de retrouver la limite. Tu vois des monstres mais elleux ne les voient pas ? Tu entends des hurlements mais pas elleux ? Tu as l’impression que ton bras pourrit mais elleux ne voient rien ? Tu peux alors supposer que peut-être cette chose n’est pas directement dangereuse.
  • Si tu es seul, le but du jeu va donc être de se concentrer sur autre chose. Personnellement j’ai passé un paquet de nuits à compter les lattes du plafond (y en a 32 si ça t’intéresse). Je les comptais et les recomptais encore et encore et encore. Ça faisait une petite litanie dans ma tête, ce qui déjà m’apaisait, et je savais que le plafond existait. À n’importe quel moment, je pouvais toujours vérifier, il y avait toujours 32 lattes. Alors même si les monstres essayaient de m’attraper et que les gens en feu se jetaient sur les murs de la chambre, je restais accroché à mes 32 lattes quoi qu’il arrive, parce que c’était quelque chose dont je pouvais être sûr. Essaye de voir si un objet, un élément, quelque chose peut avoir cette fonction pour toi. Quelque chose sur lequel tu puisses te concentrer et qui te rassure, le temps que l’orage passe.

Une fois l’urgence passée, on va pouvoir gérer tout ça sur du plus long terme.

Sur le long terme

À ce niveau-là, deux grandes pistes s’offrent à toi. Elles ne sont pas exclusives, tu peux très bien te faire un mix des différentes techniques présentes dans chaque catégorie. Si je les sépare, c’est simplement parce que certaines personnes ne supportent pas une catégorie entière, ou bien qu’une piste peut être plus indiquée que l’autre dans certains cas.

La piste de la diversion

Ici, le but du jeu va être de détourner ton attention de l’hallucination, de penser à autre chose pour ne pas la “nourrir”. Quelques pistes :

  • Une activité répétitive. Le but est de ne pas avoir à réfléchir, que ça soit facile, mais que ça t’occupe quand même.
  • Parler avec quelqu’un, de la pluie du beau temps, de ton film préféré, de ton chat. N’importe quoi. L’intérêt ici c’est de créer un lien positif. (si tu as des potes qui sont prêt·es à te suivre, n’hésite pas à mettre au point avec elleux une liste de sujets sûrs !)
  • Rerereregarder ton film préféré que tu connais par coeur et dont tu connais toutes les répliques. Sisi, on a toustes ce film dont on ne peut se lasser…
  • Trier ta bibliothèque par ordre alphabétique.

Tu as compris le principe, on pourrait étendre cette liste longtemps. Le but est de te focaliser sur autre chose. Certaines personnes vont préférer quelque chose de simple pour ne pas user trop d’énergie, d’autres au contraire vont préférer une tâche complexe qui va vraiment les occuper pleinement (moi j’apprends l’islandais… ). À toi de voir ce qui marche le mieux, en sachant que tu peux passer de l’un à l’autre !

La piste du recentrement

Ou en anglais “grounding” que tu as peut-être vu passer car beaucoup utilisée pour gérer les crises d’angoisse notamment. Ce sont des techniques qui permettent de se recentrer sur soi et se reconnecter à son environnement. Dans ces techniques, il y a beaucoup de choses en rapport avec les sens. Je t’en propose quelques adaptations pour correspondre aux besoins propres aux hallucinations.

Tu peux notamment stimuler un sens, celui que tu veux. Tu peux choisir de stimuler le même sens que celui touché par l’hallucination, ou au contraire en choisir un autre pour compenser.

  • Ça peut donc être écouter de la musique (j’ai des playlists exprès perso)
  • Contempler des choses colorées (regarde ! des photos de pâtes multicolores ! sur windows, tu as aussi l’appli puzzle qui propose souvent des belles images colorées)
  • Sentir une odeur que tu aimes (sur un tissu par exemple, dernièrement j’ai aussi trouvé une petite pierre sur laquelle tu peux mettre une goutte d’huile essentielle et que tu peux emmener partout dans ta poche !)
  • Câliner ta peau (passer de la crème hydratante sur une zone avec une sensation hallucinante me fait souvent du bien, mais tu peux aussi frotter juste ta joue avec ton plaid préféré, ou dessiner des formes avec ton doigt sur ta jambe)
  • Manger un bonbon en le laissant fondre tranquillement (tu peux même jouer avec en utilisant ta langue pour redécouvrir ta bouche)

Bien sûr, la liste est non exhaustive, libre à toi d’inventer pleeeein d’autres choses. Compter est souvent très efficace (compter les objets ronds, ou violet, ou pointus, tes cartes postales, tes cheveux….) L’important c’est simplement de remplacer les sensations hallucinantes désagréables par des sensations agréables sur lesquelles tu puisses te concentrer.

Le temps passant…

Plus le temps passe, et plus on apprend à gérer, à les reconnaître, à ne pas paniquer. Des fois ça demande un peu d’organisation, mais c’est ok. Vraiment. Tu as le droit de toujours emmener sur toi le foulard que tu aimes tant, de prévoir des bonbons, un casque audio ou une petite crème à mettre sur ta peau.

Je voulais aussi te dire que c’est normal d’être épuisé.e après une crise d’hallucinations. Ou même sans parler de crise, d’être fatigué après une journée riche en hallucinations. C’EST fatigant. Vraiment. Ça t’oblige à tout le temps trier les informations, à en gérer des parfois très difficiles.C’est normal. Vraiment. Aucune honte à avoir là dessus.

Par la suite, quand tu arriveras un peu mieux à vivre avec, ça peut être intéressant de se pencher plus précisément dessus. Pourquoi cette hallucination et pas une autre ? Est-ce qu’elles sont liées à une émotion ? un événement particulier ? un élément particulier ? Les hallucinations sont rarement complètement aléatoires… même si parfois ça prend un temps fou de décrypter leur langue ! Sois patient·e. Et surtout, rappelle toi que c’est normal de ne pas réussir à le faire dans un premier temps.

Comme on se le disait, avant tout, il faut gérer l’urgence… après seulement, quand tu sens que les choses sont redevenues gérables, voire sous contrôle, tu pourras te poser la question. Mais c’est normal dans un premier temps d’avoir peur, de se sentir dépassé, perdu… c’est parfois un long voyage. Et j’espère que ces quelques clés te seront utiles pour le faire plus sereinement.

Auteur, traducteur, et doctorant travaillant sur le plurilinguisme au théâtre. Schizophrène, j’en ai eu marre de toutes les conneries qu’on entend tout le temps, j’ai commencé à écrire pour expliquer ce que nous vivons vraiment. J’essaie de démonter les clichés, et plus compliqué, de faire comprendre ce que c’est que de vivre avec une psychose. Je fais aussi beaucoup de recherche sur la médicamentation et son histoire, les violences psychiatriques, et les alternatives à la psychiatrie.

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