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Nos existences sont politiques – et parfois, c’est fatigant

Il y a un certain nombre de choses qu’on ne choisit pas. Où et quand et de qui l’on naît, avec quel corps, quelles capacités et quelles faiblesses. Dans quelle société on grandit. Les accidents et violences que l’on peut subir. Notre couleur de peau. Notre orientation sexuelle, ni notre identité de genre. Notre prédisposition à développer des troubles psys. Les anomalies génétiques. Notre métabolisme et poids programmés, plus ou moins proches de l’idéal de beauté valorisé.

Or, je ne vous l’apprends pas, notre monde est profondément inégalitaire. Notre société, de manière systémique, organisée, avantage certaines classes et types de personnes au détriment d’autres. Il y en a même qui sont sacrément désavantagé·es, et ça se mesure en espérance de vie, risque de vivre la précarité, d’être victime de violences, de traverser des dépressions et envisager le suicide, hé oui. (c’est triste et révoltant, mais si vous ne le découvrez qu’aujourd’hui, euh… posez-vous des questions sur vos privilèges ?)

Comme le rappelle Édouard Louis dans l’ouverture de son dernier ouvrage intitulé Qui a tué mon père  (reprenant l’idée d’une chercheuse que je ne connaissais pas auparavant) :

« Quand on lui demande ce que le mot racisme signifie pour elle, l’intellectuelle américaine Ruth Gilmore répond que le racisme est l’exposition de certaines populations à une mort prématurée. Cette définition fonctionne aussi pour la domination masculine, la haine de l’homosexualité ou des transgenres, la domination de classe, tous les phénomènes d’oppression sociale et politique. Si l’on considère la politique comme le gouvernement de vivants par d’autres vivants, et l’existence des individus à l’intérieur d’une communauté qu’ils n’ont pas choisie, alors, la politique, c’est la distinction entre des populations à la vie soutenue, encouragée, protégée, et des populations exposées à la mort, à la persécution, au meurtre. »

Pour faire bref, si l’on naît ceci ou cela qui ne correspond pas au profil cumulatif de privilèges (le privilège cissexiste, le privilège hétéro, le privilège blanc, le privilège valide, and so on), notre existence est indésirable. Au mieux, on ne sert que de repose-pied aux dominants. Au pire, on cherche à nous éliminer.

Notre existence même doit ainsi sans cesse être justifiée, exposée et défendue. C’est normal de manger un sandwich pour une personne mince ? Apparemment, c’est douteux pour une personne grosse. C’est normal pour une femme de faire du sexe avec un homme ? Apparemment, ça ne l’est pas avec une autre femme. C’est normal pour un individu blanc de voyager et avoir des bagages ? Ça ne l’est pas pour un individu racisé, qui se fera plus souvent fouiller et interroger. C’est normal pour n’importe qui d’avoir droit à l’éducation ? Ça ne l’est pas pour bon nombre d’enfants handicapés, exclus de l’école. Par le fait de « sortir des clous », ne pas rentrer dans les petites boîtes prévues pour ranger les individus sans histoires, on est aussi exposé·e sans cesse au regard insistant, aux questions intrusives[, et forcé·e dans des contextes divers au dévoilement de notre intimité. Apparemment, nous n’avons droit ni à la même marge de décision, ni au même espace personnel.


 Nous n’avons pas le privilège d’être anonymes, passe-partout, neutres. Nous n’avons pas le privilège de pouvoir décider ce qui relève de notre vie privée ou pas, refuser de livrer telle information à l’administration, la police, le médecin, ou même juste un inconnu dans la rue qui pourrait bien nous insulter – voire pire – si on ne répond pas à ses demandes.

Avoir l’un ou l’autre handicap, avoir des troubles psychiques, être racisé·e, être queer, être gros·se, être pauvre [liste non exhaustive], tellement de situations différentes (et possiblement cumulées), permanentes ou passagères, qui semblent devoir justifier que l’on piétine notre intimité en permanence. Pas de réelle marge de défense, ni devant les psychiatres qui pourraient bien nous punir en nous augmentant les doses de médicaments ; ni devant cette personne dans la file au supermarché qui exige que l’on explique quel est donc ce handicap selon elle usurpé qui nous donne droit à la priorité ; ni devant l’entourage qui nous accuse d’être coincé·e, de ne pas avoir d’humour, d’être trop susceptible ; ni devant l’État qui préfère voir partout des fraudeureuses à contrôler plutôt que des personnes en détresse à soutenir.

On peut se réapproprier la charge subversive de nos existences. Quand juste être, c’est déjà déranger, on n’a pas vraiment le choix : on résiste, on milite, ou on coule. Et notre militantisme se nourrit de notre expérience personnelle. On se raconte, on se donne le droit d’exister, on paraît en public, on s’exprime en notre nom propre : et c’est politique. Nos vies sont politiques.

Il faut toujours commencer quelque part pour sortir du silence, briser les tabous, faire voir, dénoncer. On retourne le stigmate : Ah, tu as voulu me silencier ? Je vais parler. Ah, tu me dis que mon corps doit être caché ? Je vais le montrer. Ah, je devrais avoir honte de comme je vis ? Je vais en être fier·e. Mais parfois, c’est fatiguant. Parfois on ne veut plus s’exposer. Parfois on veut juste penser à autre chose. Parfois on ne veut pas raconter notre vie, parce qu’elle nous appartient. Parfois on ne veut pas avoir à mettre notre intimité sur la table, divulguer nos souvenirs, étaler nos ressentis dans la presse ou dévoiler notre visage en vidéo. Parfois on a honte quand même, parce que ça ne s’efface pas en un jour. Parfois on a peur aussi de quelles en seront les conséquences pour nous, prendre le parole se paye, et le coût n’est pas le même pour tou·te·s. Parfois, on voudrait juste être « normal·e », même si cela ne veut rien dire, et oublier pour un instant que le système n’a de cesse d’essayer de nous rajouter des obstacles.

Parfois on voudrait que notre existence ne soit pas politique. Parfois on voudrait s’offrir le luxe de ne pas y penser, tout comme ces hommes blancscishetvalidesclassemoyennesupérieure qui naviguent le monde en toute insouciance et liberté, et qui peuvent se permettre sans être questionnés de faire autre chose de leur vie que des combats politiques. Parfois, on veut juste de la légèreté et des chatons.

Alors, oui. Parler au monde des discriminations subies est une stratégie de coping, mais c’est aussi drainant, et ça peut avoir des répercussions négatives importantes tant sur notre santé mentale que sur notre environnement familial, social ou professionnel. C’est pourquoi je veux faire passer ce message aujourd’hui à tou·te·s les concerné·e·s : Ne vous exposez pas davantage que ce que vous vous sentez la force de faire. Ne pensez pas porter toute une cause sur vos seules épaules. Refusez de répondre à celleux qui vous demandent les détails de votre vie intime quand vous ne vous sentez pas la vocation de la citer en exemple illustratif. Vous seul·e savez où se trouvent vos limites. Protégez-vous.

 On peut être body-positive et ne pas vouloir mettre des photos de soi déshabillé·e sur Instagram. Lutter dans des groupes LGBTQI+ et ne pas vouloir discuter de sa propre orientation sexuelle ou rapport au genre (ou, à l’inverse, être, mettons, homo assumé·e, et ne pas avoir envie d’en faire un combat). Dénoncer les violences sexuelles mais ne jamais vouloir/pouvoir évoquer les violences vécues soi-même. Être noire et antiraciste, et continuer à se lisser les cheveux, être féministe et continuer à aimer les comédies romantiques bien sexistes. Parce qu’on n’a pas la force de tout changer d’un coup, parce qu’en attendant on se sent mieux comme ça, parce que notre équilibre est fragile, parce qu’on n’a pas envie que tout soit politique tout le temps, même si ça l’est, malgré nous.

Nos existences sont politiques, mais nous ne l’avons pas choisi. Nous avons le droit de nous accepter et nous aimer avec nos contradictions, incohérences, faiblesses, détours, retours, tergiversations, imperfections. Nous avons le droit de nous reposer, de nous couper, de faire une pause avec le militantisme. Nous avons le droit d’exister simplement, en essayant de nous préserver et de prendre soin de nous : c’est déjà, en soi, un acte de résistance. 

Drôle d’animal curieux et enthousiaste passant cependant le plus clair de son temps dans sa tanière autistique, le eva s’exprime le plus volontiers à l’écrit, même si iel se demande encore comment se genrer. Elle lit en vrac des essais féministes, des études de linguistique, et des BD pour la 50e fois. S’intéresse au croisement des discriminations, aux systèmes de domination, à la manipulation des discours, et à la parole des concerné·es. Parlera d’autisme, de langage, de rapport au corps, de genre, de troubles du comportement alimentaire, de handicap, de colère, de fatigue, et des moments de joie et de consolation dans tout ça !

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